mardi 13 novembre 2007

Le dieu des utopiens

C'est fou, le dieu des utopiens selont Thomas More s'appelle Mythra! Je cite le passage:

Au reste, malgré la multiplicité de leurs croyances, les autres Utopiens tombent du moins d'accord sur l'existence d'un être suprême, créateur et protecteur du monde. Ils l'appellent tous dans la langue du pays, Mythra, sans que ce nom ait pour tous la même signification. Mais, quelle que soit la conception qu'ils se font de lui, chacun reconnaît en lui cette essence à la volonté et à la puissance, à laquelle tous les peuples, d'un consentement unanime, attribuent la création du monde.

La traductrice, Marie Delcourt, nous explique que le nom du dieu suprême s'explique par l'origine gréco-perse des utopiens. Mais quand même, c'est bizarre, pourquoi Thomas More, un bon chrétien anglais du début du XVIe siècle, a-t-il voulu faire de la religion de Mythra la religion principale d'Utopie?


Il semblerait (mais là, Hyeronimus en parlerait mieux que moi), que le culte de Mythra ait beaucoup inspiré les premiers chrétiens dans leurs rituels et leur symbolique (on peut noter notamment que Mythra est né un 25 décembre). On peut donc penser qu'au XVIe siècle, le culte de Mythra était considéré comme un espèce de préchristianisme païen. D'autant plus que les utopiens de More sont très réceptifs au christianisme venu d'ailleurs. Si More a choisi le culte de Mythra, c'était donc, semble-t-il, parce que c'était dans son idée la religion préchrétienne la plus propre à accepter le christianisme.
On notera par ailleurs la souplesse dogmatique et la tolérance religieuse des utopiens, qui laissent les gens croire ce qu'ils veulent, du moment qu'ils ne perturbent pas l'ordre public. A tel point qu'un nouveau partisan du christianisme particulièrement zélote est arrêté et exilé:

Un de nos néophytes fut cependant puni en ma présence. Récemment baptisé, il prêchait le christianisme en public, malgré nos conseils, avec plus de zèle que de prudence. Il s'enflamma non seulement jusqu'à dire que notre religion est supérieure aux autres, mais à les condamner toutes sans distinction, à les traiter de mécréances et leurs fidèles d'impies et de sacrilèges promis au feu éternel. On le laissa longtemps déclamer sur ce ton, puis on l'arrêta, on l'emmena et on le condamna, non pour avoir outragé la religion, mais pour avoir excité une émeute dans leur peuple. On le punit de l'exil. Car une de leurs lois, et l'une des plus anciennes, interdit de faire tort à personne à cause de sa religion.

Une première esquisse de ce que sera bien plus tard la loi française sur la laïcité? La conception de la laïcité en tant que séparation des pouvoirs est ancienne, mais je ne sais pas quand apparaît la conception moderne, qui est un cadre politico-juridique prônant une tolérance générale des différentes religions, ainsi qu'une prééminence du droit public sur le droit religieux. L'Utopie de More semble en tout cas en donner les premiers jalons.
D'où la question: devrait-on remplacer le folklore républicain par le culte de Mythra? Ca permettrait peut-être de se réconcilier avec le Moyen-Orient :-)
Ajout du 17-11:
Après consultation d'une amie philosophe, il s'avère que l'idée de la laïcité (comprise comme subordination de l'ordre religieux à l'ordre politique) n'apparaît qu'au XIXe siècle, à une époque où la Révolution Française vient fournir un modèle d'organisation politique dénué, au moins en théorie, de toute dimension religieuse.
Ce qu'on retrouve en revanche dans l'Utopie de More, c'est l'amorce de l'idée d'une religion naturelle: la Constitution d'Utopie est fondée sur le principe unanimement partagé de l'immortalité de l'âme, qui se trouve être un des principes fondamentaux de la religion naturelle chère aux penseurs classiques de la fin du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle (Locke, Hume, Rousseau). Utopie semble donc être en quelque sorte régie par une religion d'état rationnelle, qui prend l'apparence (et c'est là que ça devient intéressant) d'un ancien culte hénothéiste d'origine gréco-perse, révérant au premier chef le dieu Mythra.

2 commentaires:

Pernette a dit…

Bonjour,
C'est drôle, j'ai justement parlé de Thomas More à mes étudiants ce matin...
J'ai un peu de mal avec certaines de tes interprétations:
- sur le culte de Mythra conçu par More comme préchristianisme: es-tu certain que les humanistes du début du XVIe siècle avaient ces informations socio-archéologiques en tête? Au début du XVIe siècle, on se plaît beaucoup à donner à la France et à la (Grande-)Bretagne des origines grecques (contre l'Italie). Il faudrait savoir ce que l'on connaissait du culte de Mythra à l'époque pour sauter le pas de ton interprétation...
- sur la laïcité, cela me paraît aller un peu trop loin (et être anachronique). Je rapprocherais plutôt le culte de Mythra chez les Utopiens de l'évangélisme au XVIe siècle (avant la rupture de la Réforme): une volonté de retrouver la pureté du chritianisme originel qui amène à se méfier de tout zèle religieux ainsi que du dogmatisme. L'évangélisme s'appuie sur une lecture nouvelle des Ecritures, sans l'intermédiaire de l'Eglise et des versions "autorisées". Il promeut le développement d'un esprit critique et d'un libre-arbitre. Selon moi (et à première vue, car je n'ai jamais travaillé sur ce texte), le zélote se montre trop dogmatique et intransigeant, ce qui le perd.
Rappelons que Thomas More est le grand ami d'Erasme, qui lui dédie l'Eloge de la Folie...

François a dit…

Ha! Pernette!
Ton avis est le bienvenu!

-Pour le culte de Mythra conçu comme préchristianisme, je ne sais pas, mais je me dis juste qu'ils le considèrent comme une religion païenne d'avant l'avènement du Christ, c'est tout. Etant donné que je ne sais pas non plus ce que l'on savait sur le culte de Mythra à l'époque, je suppose que l'on en avait la même conception que pour le reste du paganisme antique: un mélange de superstition (grâce à St Augustin) et de religion naturelle (grâce entre autres à la réinterprétation d'Aristote par St Thomas) qui n'a pas eu accès à la Révélation. D'où l'idée que le culte de Mythra est en quelque sorte une propédeutique (religion naturelle) au christianisme (religion révélée). Mais bon, je dis ça, il faudrait en effet pousser les choses un peu plus loin. Je trouvais juste très étrange que ce soit le culte Mithraïque qui soit la religion des utopiens. Pour l'origine grecque, afin de se démarquer des italiens, très bien. En plus ça va tout à fait dans le sens du renouveau des lettres grecques, le fait de donner une culture gréco-perse aux utopiens. Mais pourquoi ce dieu-là, Mythra, plutôt qu'un autre? Ca c'est un problème intéressant, je trouve. Et je me demande si, dès cette époque, on avait pas fait des rapprochements entre Mythra et le Christ. Mais c'est sans doute une fausse route...

-Pour la laïcité, je te rassure, c'est plus un délire personnel qu'une véritable interprétation. Mais il faut tout de même souligner que ni la religion ni la constitution d'Utopie ne sont celles de More. Celui qui est véritablement enthousiaste à l'idée du fonctionnement politique d'Utopie, c'est Raphaël Hythlodée, pas More qui ne fait que rapporter ses propos. Par conséquent, la fiction est plus un support de réflexion (du moins c'est ce que j'ai compris) qu'un véritable credo, ou un traité destiné à exprimer fidèlement les idées de l'auteur. Quant à la laïcité, c'est juste que je trouvais que cette inféodation de la religion à l'ordre socio-politique ressemblait beaucoup à la conception française de la laïcité.
Le terme est évidemment anachronique, mais il est possible (encore une fois c'est à vérifier, je connais mal le dossier de la laïcité), que les inventeurs de la notion moderne de laïcité se soient inspirés de son texte. Les socialistes du XIXe siècle ont évidemment beaucoup lu More, ça c'est évident, mais ensuite?