samedi 23 février 2008

Histoire et mémoire

Pour rebondir sur la distinction entre histoire et mémoire sur laquelle j'insistais récemment, je voudrais signaler le très bon article d'Eric Michaud intitulé "Le nazisme, un régime de la citation", toujours publié dans le Hors-Série n°1 de Images Re-vues, et qui analyse les présupposés idéologiques de l'historiographie national-socialiste, et notamment de son usage de la citation, que celle-ci soit historique ou artistique (architecturale en particulier).
Aussi, lorsqu'un idéologue ou un dignitaire du Troisième Reich cite l'un des « Grands Allemands » du passé, c'est toujours le même sang qui coule, c'est toujours la même substance qui parle, c'est la race qui se parle à elle-même, consciente d'elle-même et totalement présente à elle-même. C'est le même sang qui circule dans un grand corps éternel, dont le Führer est comme le coeur qui pompe et irrigue ce corps pour en renouveler constamment les cellules. Ainsi le Volkskörper, le corps du peuple allemand n'a-t-il pas d'histoire : il s'actualise continûment dans un présent éternel, qui contient son passé autant que son avenir. Mais si ce corps n'a pas d'histoire, il a par contre une mémoire. Celle-ci se présente comme un vaste magasin où se trouvent, pêle-mêle, toutes les Leistungen, toutes les « réalisations » de la race depuis ses origines, c'est-à-dire toutes les preuves de sa noble ascendance et de sa supériorité créatrice.

Une différence fondamentale entre l'histoire et la mémoire est en effet que la première est organisée, alors que la seconde est "pêle-mêle". Les événements n'y sont pas recontextualisés, parce qu'il n'y a pas la mise à distance chronologique, sinon scientifique, qu'autorise au contraire l'histoire. Quand on se souvient de quelque chose, on abolit les barrières temporelles pour revivre véritablement, en imagination mais de manière forte car intime, cette chose, cet événement.

Loin de moi l'idée de vouloir dépasser allègrement le point Godwin, et de laisser entendre que la mesure préconisée actuellement par certains membres du gouvernement relève du nazisme. Mais force est de constater qu'elle relève au minimum du totalitarisme, qui vise à abolir la distance critique de la discipline historique, pour "automatiser" à outrance la réaction des enfants à l'égard de la shoah. L'article d'Eric Michaud l'exprime très bien, à propos pourtant de tout autre chose:

[la citation] suscite le sentiment que l'expérience actuelle a déjà été « vécue », cette illusion de fausse reconnaissance que Bergson analysait plus justement comme « le souvenir du présent ». Parce que le présent, disait-il, se scinde nécessairement en même temps qu'il se pose, parce que la formation du souvenir est contemporaine à la perception actuelle, celui qui éprouve ce sentiment « devient plus ou moins étranger à lui-même et comme 'automatisé' ». Le caractère pour lui « inévitable » et prévisible de ce tout qui se fait et se dit alors, la conviction qu'il reconnaîtra aussitôt chacun des moments qui sont encore à venir font de lui un acteur jouant « automatiquement son rôle, s'écoutant et se regardant jouer. »

Là se joue l'un des enjeux fondamentaux de la propagande mémorielle: contrôler l'individu en abolissant la distinction entre le temps dont on se souvient et celui où l'on se souvient, tout en faisant passer cette remémoration pour un travail historique. Aucune mise à distance temporelle ou individuelle: ce qui est proposé est de "confier la mémoire d'un enfant juif déporté", pas d'enseigner comment des juifs, enfants ou adultes, ont été déportés et massacrés. Le fait même que l'on réduise l'acte "commémoratif" à l'histoire des enfants juifs est significatif: il induit une nécessaire identification de l'élève à la victime, censée garantir une "sensibilisation" à l'histoire de la shoah. Mais comment enseigner l'histoire et le nécessaire recul chronologique qu'elle présuppose, si l'on propose d'emblée de ne le faire que selon le mode de l'identification de l'élève à la personne historique? La citation des enfants juifs victimes de la déportation, défaite de son contexte et de tout recul chronologique, ne fait pas une histoire. Elle la défait, bien au contraire, car elle va à rebours du cours normal du temps: elle propose de faire revivre des individus qui devraient rester morts. Sans quoi, le deuil ne se fera jamais.

On pourrait croire à première vue que le nazisme ne mythifiait que ses héros vainqueurs, et non les vaincus de l'histoire, et que là réside une différence fondamentale entre les deux types de propagande mémorielle. Pourtant, le régime national-socialiste célébrait les victimes mortes pour le régime, et connaissait le culte des martyrs. Ce culte n'a rien à voir avec un travail de deuil destiné à donner de la distance à l'objet perdu, de manière à rendre possible une vie indépendante de celui-ci, mais il vise bien au contraire à faire revivre les morts, afin que la vie ne soit plus possible que dans le reflet de celle du martyr.

Comme le dit alors Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses hitlériennes : « Il n'y a rien de plus vivant en Allemagne que nos morts ». L'immense travail de réalisation ou de Leistung qui emporte un peuple vers son Troisième Reich idéal est assurément tout le contraire d'un travail du deuil : c'est un travail d'anamnèse fondé sur la « foi » dans son propre pouvoir de redonner un corps et une vie à l'objet perdu. La citation aura donc été érigée par le nazisme tout à la fois en programme et en moyen de gouvernement par la persuasion contraignante. On peut la nommer propagande, à la condition toutefois de ne jamais entendre par là le camouflage d'une réalité sordide, mais bien plutôt la construction de cette réalité sous la forme du mythe.

Construire un mythe politique: celui des victimes, après que le nazisme a construit celui des vainqueurs. Mieux vaut que, dès leur plus jeune âge, les jeunes gens s'identifient à des victimes, vu que ce sera leur lot par la suite. Non, ce qui est proposé ne relève pas du national-socialisme: c'est une inversion complète de la ligne idéologique du troisième Reich, empreinte des valeurs de victoire et de conquête. C'est du national-socialisme à l'envers, qui prône le souvenir des vaincus, non plus de ceux qui sont morts pour la victoire du corps social. Le problème reste le même: la propagande mémorielle, qui fait disparaître l'histoire.

2 commentaires:

Gilles a dit…

Le plus dangereux effectivement, c'est peut-être cette illusion de réparation que crée la propagande mémorielle.


On escamote ainsi un des faits les plus marquants de cette époque: la "vaporisation" totale d'un nombre indéfini de personnes. Primo Levi a suffisamment insisté sur la situation, dans les camps, du "Müselmann", celui qui est en pratique au fond du trou, muet, et qui n'a déjà plus la moindre humanité ni la moindre profondeur d'expression. En redonnant un visage aux disparus, on estompe cela. (Une autre chose qui m'a marqué dans "Si c'est un homme", de P Levi, c'est la ressemblance entre les mécanismes d'exclusion de la communauté des prisonniers et ceux de n'importe quel groupe humain encadré).

François a dit…

Tu soulèves des problèmes différents de ceux que je voulais aborder, mais je suis en gros d'accord avec toi.

Sauf que redonner un visage aux disparus n'est pas en soi nocif, je pense, à partir du moment où on ne fait pas passer cela pour de l'histoire. L'homme a été un homme avant d'avoir été détruit par les camps, il n'y a pas de mal à se remémorer ce qu'il a été avant d'arriver à l'état de "Muselmann". Là où le bât blesse, c'est quand cette remémoration de l'identité humaine perdue (David Jacob avant d'être déporté) vient masquer, voire empêcher la connaissance historique de la déshumanisation (David Jacob à l'intérieur du camp de concentration).
Tout légitime que soit le travail de remémoration, jamais il ne devrait empêcher celui de l'histoire. Car c'est l'histoire qui, avec sa mise à distance, permet de désamorcer le "surplus" émotif provoqué par l'acte de mémoire. Le problème, comme tu le dis, consiste en effet que la commémoration des noms des morts vient parfois "escamoter" certaines réalités historiques, dont les Muselmann ne sont qu'un exemple, je pense, parmi d'autres.