lundi 17 septembre 2007

En quête des juments de la nuit - 2

Voir le début.
Après avoir été exposé à la Royal Academy, Le Cauchemar de Fuseli fait rapidement l'objet de copies sous forme de gravures (ci-dessus gravure de Thomas Burke, 1783). Vu le succès des gravures, qui sont illicitement reproduites en Allemagne et en France, le peintre décide de peindre et faire graver de nouvelles versions de son sujet, afin d'augmenter ses gains pour une image qui se révèle extrêmement populaire. Ci-dessous une version peinte de 1790-1791.

On remarquera que la version ultérieure a un format vertical plutôt qu'horizontal, plus adapté peut-être à l'évocation d'une allégorie qu'à celle d'une scène d'histoire. Par ailleurs, la scène est inversée.


Mais revenons à nos lutins.
Christopher Frayling nous informe que l'étymologie de "nightmare" ne provient pas de "nuit" et de "jument", mais de "nuit" et du nom d'un esprit qui dans la mythologie nordique se fait appeler "mare" ou "mara" (provenant du vieil allemand "Mahr"), et vient oppresser les dormeurs dans leur sommeil. Le dictionnaire de Johnson (1755), qui fait autorité à l'époque de Fuseli, donne cette étymologie à l'entrée "Nightmare" (cauchemar):

Nightmare: [night, and according to Temple, mara, a spirit that, in the northern mythology, was related to torment or suffocate sleepers]. A morbid oppression in the night, resembling the pressure of weight upon the breast.

Tout ceci nous amène à réfléchir sur l'étymologie de notre propre mot pour désigner les mauvais rêves, "cauchemar". Et pour ceci il est nécessaire d'aller voir du côté de chez Claude Lecouteux, dans un livre dont j'ai déjà parlé ici. Dans Les nains et les elfes au Moyen-Âge, Claude Lecouteux écrit:

"Cauchemar" entre tardivement dans le lexique français, au début du XVIe siècle seulement, et l'on admet généralement qu'il est formé du moyen néerlandais mare, auquel on prête le sens de "fantôme", et du déterminant cauche- pour lequel deux étymons sont envisagés: le latin calcare, "fouler, presser", ou calceare, "chausser". La forme cauche serait issue du croisement de l'ancien français chaucher et du picard cauquer. Avant le XVIe siècle, les Français appellent le cauchemar appesart, mot apparenté à l'italien pesuarole, l'espagnol pesadilla et au portugais pesadela, tous dérivés d'un verbe signifiant "peser".

En gros, tous les termes se rapportant au cauchemar se rapportent à l'idée de poids, d'oppression. "cauche" apporte en plus l'idée de piétinement, et "cauchemar" est littéralement "l'esprit qui piétine" le dormeur durant son sommeil.

Le ou la Mahr est donc, dans le monde roman, une créature qui vous assaille et pèse sur vous; de ce fait elle est étymologiquement proche parente de l'ephialtes grec, littéralement "qui saute dessus", et de l'incubus romain, soit: "qui couche dessus". La notion de piétinement, étrangère au monde roman et que nous retrouvons dans cauche, est empruntée au monde germanique.

Dans le tableau de Fuseli, l'espèce de petit lutin est donc un esprit maléfique venant oppresser la poitrine de la dormeuse. Il se trouve que la médecine du XVIIIe siècle, (comme nous en informe encore une fois Christopher Frayling) connaissait cette parenté entre les mauvais rêves, le Mahr nordique et l'incubus latin, parenté qu'elle essaye de résorber en expliquant le folklore par des causes physiologiques (l'impression d'oppression au niveau du ventre étant liée à un problème de menstrues ou d'indigestions, etc.). Le Dr John Bond publie notamment en 1753 un essai sur le cauchemar (ce qu'on appelle aujourd'hui en médecine la paralysie du sommeil ou sleep paralysis) et la manière de le soigner, intitulé Essay on the Incubus, or Night-Mare.
Dans cet essai, il explique notamment que le folklore britannique confond "mare" (jument) et "nightmare", ce qui nous permet de comprendre que le jeu de mot n'était pas de Shakespeare, mais que la confusion entre "Mare" (jument) et "Mahr" (esprit nocturne d'origine germanique) était courante dans le folklore des temps anciens. Probablement du fait que le premier est issu étymologiquement du second.

En effet, quel animal peut piétiner mieux qu'une jument, et donc se trouver le plus facilement associé à un esprit qui oppresse de ses pieds la poitrine du dormeur? La confusion entre l'esprit anthropomorphe et la jument se trouve ainsi justifiée, dans une allégorie complète du nightmare qui est à la fois représenté en jument (mare) nocturne et en esprit (mahr) nocturne.

Il reste que l'identité de cet esprit anthropomorphe nous est encore mal connue. On a vu qu'il était proche de la figure de l'incube (ce qui a favorisé les interprétations sexuelles du tableau, qui représenterait un incube venant "visiter" une dormeuse) qui fait partie du "panthéon" de la démonologie chrétienne, qui est de culture latine. Mais existe-t'il, plus près du paganisme germanique, également une parenté avec les êtres féeriques? C'est ce que nous verrons la prochaine fois.

7 commentaires:

Lamousmé a dit…

la suite! la suite! ;o)

cecilia a dit…

Je voulais seulement t'informer d'un petit erreur de distraction: Dr. John Bond, "An Essay on the Incubus, or Nightmare", publié en 1753 (et pas en 1553). Merci pour ton travail et de quelque traduction en français du "Gothic Nightmares" de Martin Myrone (je suis de langue matérnelle italienne et nulle en anglais.. ;o). Salut

François a dit…

Cecilia: Oups! Je rectifie de suite.
Si tu as besoin de plus de renseignements sur le cauchemar, j'ai eu connaissance, bien après la rédaction de ces trois billets, d'un livre qui a l'air excellent: Sophie Bridier, Le cauchemar. Étude d’une figure mythique, Paris, Presses de la Sorbonne, 2002.
Si en revanche tu t'intéresses surtout à Füssli, je crains que la majeure partie de la bibliographie ne soit en anglais...

Quoi qu'il en soit, je suis content que ma synthèse t'ait été utile.

Antoinette a dit…

Bonjour,


"incubus romain, soit: "qui couche dessus"

>> Qui couche DEDANS.

François a dit…

La partie du texte que vous remettez en cause est de Claude Lecouteux, je ne peux donc le corriger... vous pouvez toujours lui adresser votre remarque, il pourra corriger son texte dans une réédition ultérieure.

Votre remarque ne remet pas en cause, me semble-t-il, mon enquête générale, mais elle permet de mettre une inflexion de sens supplémentaire en faveur de l'idée de la possession sexuelle, au détriment de celle de piétinement et d'oppression.

Lopiix MSP a dit…

Ce n'est pas Fuseli mais Füssli. :)

François a dit…

Les deux graphies sont possibles: les Français et les Allemands préfèrent Füssli, les Anglo-saxons Fuseli.