dimanche 10 janvier 2010

Le métier de correcteur

La chose est suffisamment peu courante pour être signalée: un article récent sur le métier de correcteur (qui est, entre autres, celui de votre serviteur), article qui explique assez bien pourquoi le métier est en crise malgré son importance centrale dans le monde de l'édition.
Seuls bémols:
1. L'article met l'accent sur les publications littéraires, qui ne sont qu'une partie de la production éditoriale échue aux correcteurs... mais il est vrai que du fait de la notoriété de l'écrivain de littérature, dont le style est censé être inaliénable, l'exemple de la correction littéraire est particulièrement frappant: le métier de correcteur y apparait d'autant plus invisible que la place de l'auteur y est prépondérante.
2. La conclusion sur "la faute à Internet et aux portables" est tout à fait approximative, la réduction du nombre de corrections accordées à un manuscrit étant le plus souvent la conséquence de la soumission du monde de l'édition à une échelle de rentabilité qui n'est pas la sienne... mais celle de Dassault, Bouygues, Lagardère, Seillère et autres grands possesseurs de groupes d'entreprises qui rachètent d'année en année les maisons d'édition et les groupes de presse, et leur font par conséquent subir des taux de rentabilité auxquels ils n'ont pas l'habitude d'être soumis. "La faute à Internet et aux portables", c'est tout à fait vrai pour la presse, ça l'est beaucoup moins pour l'édition, qui était jusque dans les années 1990 un secteur tout à fait "rentable", mais dont l'appropriation par les grands groupes financiers dénature les objectifs financiers et les logiques de profit qui lui étaient jusqu'ici habituelles — dénaturation qui se répercute naturellement sur les stratégies éditoriales, et par suite sur la qualité des livres publiés. Le problème actuel des maisons d'édition au regard du marché, ce n'est pas tant qu'elles ne soient pas rentables, mais qu'elles ne le soient pas assez.

Merci à Langue sauce piquante d'avoir signalé cet article.

jeudi 7 janvier 2010

David vs Sibylle

Demain soir, salle Pleyel, aura lieu un petit évènement : la création du Requiem composé par Thierry Lancino, sur un livret de Pascal Quignard. L'oeuvre est basée sur la confrontation de deux forces : David, qui "aspire à l'éternité" ; et la Sibylle de Cumes, qui "réclame le néant". Pourquoi pas. Le concert sera retransmis en direct sur France Musique, voilà qui mérite d'être signalé !

mercredi 23 décembre 2009

L'autre

La couverture du dvd alive de Meshuggah, dont la sortie est prévue en février prochain, est très réussie... elle reprend et détourne de manière à la fois habile et amusante le design de l'affiche du premier Alien réalisé par Ridley Scott et sorti l'année de ma naissance, en 1979.

Trente ans après, et alors que les films de science-fiction continuent à interroger de manière plus ou moins réussie l'altérité humaine, la réutilisation de l'affiche cinématographique par le groupe de death métal suédois est intéressante de deux points de vue. D'une part elle fait allusion à une icône de la contre-culture, à travers ce qu'on peut véritablement appeler un "clin-d'oeil", un signe de connivence culturelle avec son public d'adolescents et de jeunes adultes bercés par la musique alternative et les films de série B d'origine américaine. Le détournement facétieux de l'image originelle est de plus caractéristique de l'esprit de la formation qui, malgré la teneur réputée difficile de son message musical, est connue pour son sens de l'auto-dérision: en témoigne même la reprise de la phrase d'appel originale, “In space no one can hear you”, avec l'ajout précisant “unless you scream”, et qui fait allusion au faciès hurlant de Jens Kidman au centre de l'image, en lieu et place de l'œuf en éclosion de la créature extra-terrestre. Ces deux aspects alimentent l'aspect proprement amusant de la citation iconographique.

Mais d'autre part, et de manière plus profonde, la reprise d'une icône de la contre-culture est aussi l'occasion d'établir un lien symbolique important avec l'œuvre première, celui de l'altérité. Si une constante de la recherche musicale de Meshuggah est la recherche de la dissymétrie rythmique, une constante de son univers symbolique, perceptible dans son imagerie mais surtout dans les paroles des morceaux rédigées par Tomas Haake, le batteur du groupe, est la schizophrénie. Le nom du groupe même, “meshuggah” qui signifie “fou” en yiddish, témoigne de l'intérêt du groupe pour la déréliction des mécanismes de la psyché humaine. Cliniquement, la schizophrénie est généralement définie comme une désagrégation de la personnalité, de la psyché humaine qui, en état normal, fonctionne de manière relativement unitaire, ce qui permet à l'individu de se construire et de maintenir son identité psychique. La schizophrénie, donc, sans être un équivalent à proprement parler d'un “dédoublement de personnalité”, introduit en tout cas la multiplicité là où il y avait unité, elle désagrège et fragmente ce qui était un. Ce qui fait que l'un devient étranger à lui-même, il se confronte à sa propre altérité. Un des symptômes généralement invoqués pour caractériser l'état schizophrène est la sensation d'être étranger à son propre corps.

I'm in the stranger: me (lost in corporeal inanity), the user of my face
(Meshuggah, “Concatenation”, in Chaosphere, 1998)

On assiste donc, à travers ce qui pourrait sembler une simple citation culturelle destinée à mieux “cibler” la clientèle d'un point de vue marketing, à une réappropriation d'un symbole, qui s'effectue selon la modalité d'une intériorisation de ce que représentait la race de l'Alien: l'autre de l'homme. L'autre extérieur à l'homme, l'autre race, devient l'étranger intérieur à l'homme même. La peur se mue en folie. Meshuggah psychologise ce qui était en 1979 vécu sur le mode du récit semi-fantastique, semi-épique, avec toutes les résonances post-coloniales que l'on peut y trouver. Avec Meshuggah, l'alien devient aliéné, l'œuf extra-humain de Ridley Scott devient le fou hurlant d'une humanité qui se cherche en elle-même mais ne se trouve pas.

mardi 1 décembre 2009

La maison Max Ernst

Max Ernst a vécu à Huismes, près de Chinon, de 1955 à 1964, avec son épouse Dorothea Tanning. C'est Dominique Marchès, un des co-commissaires de la "Force de l'Art" 2006, qui habite aujourd'hui dans la maison du peintre et sculpteur allemand. En marge de l'exposition Max Ernst au Musée des Beaux-Arts de Tours, la maison accueille en ce moment des frottages monumentaux de Richard Fauguet. Comme quoi, même au fin fond de la campagne perdue, il y a toujours une bout de vie culturelle et artistique.

samedi 7 novembre 2009

Jean Rouch à la BNF


Rina Sherman - Que la danse continue - 2007 - 78'

J'avais dit que j'en reparlerais. Cinq ans après sa disparition, l'héritage de Jean Rouch prend corps. A l'occasion du mois du film documentaire, la BNF, les archives françaises du film du CNC et le Comité du Film Ethnographique se sont associés pour présenter une grande rétrospective consacrée au "sorcier blanc de l'Afrique". L'évènement a commencé le 3 novembre et se poursuivra jusqu'au 3 décembre, avec notamment deux rendez-vous importants : un colloque international du 14 au 20 novembre, et surtout des séances spéciales de projection les 14 et 15 novembre.


Jean Rouch - La Chasse au lion - 1965 - 80'
J'ai eu l'occasion de voir trois ou quatre de ses films dans le coffret que les Editions Montparnasse lui ont consacré, dont Les Maîtres fous, Moi, un noir, ou bien La Chasse au Lion , et je dois dire qu'ils ont laissé sur moi une très forte impression. Si Lévi-Strauss, qui vient de nous quitter, a choisi le Brésil comme terrain de prédilection, Jean Rouch a investi l'Afrique, et il en a tiré un oeuvre hors du commun, à la croisée de l'ethnographie et du cinéma. Et comme il a pénétré l'âme africaine, comme il a saisi l'expérience de l'homme face à l'homme, de la nature en l'homme, et de l'homme dans la nature ! Une œuvre pour l'éternité.
Dans un registre tout-à-fait différent, je profite de ce billet pour évoquer rapidement la sortie de l'album d' Héloïse Combes, une chanteuse que j'ai découverte sur myspace (elle a aussi un blog de dessin). En fait son album ne sort que dans un mois apparemment, mais il est déjà disponible en la contactant sur son myspace. C'est tout-à-fait charmant, elle fait de la chanson pour enfants, accompagnée par des instruments anciens... une bonne manière d'amener les petits enfants à la musique avec goût et bonne humeur, il me semble. Un tout petit évènement à côté de Jean Rouch, mais je voulais en parler car je crois que cette initiative "baroque-enfants" est judicieuse. A vous de voir !