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vendredi 4 février 2011

Le Cauchemar de Fuseli au Louvre, un imbroglio sémantique

Cela me faisait tiquer depuis longtemps, de voir ces grandes affiches avec Le Cauchemar de Fuseli pour une exposition du Louvre intitulée l'Antiquité rêvée... Je ne suis pas toujours pas allé la voir, cela ne devrait tarder, mais cette vidéo réalisée par Télérama a néanmoins achevé de me convaincre de deux ou trois choses.

Fuseli, Le Cauchemar, 1782, Detroit, Institute of Arts

Guillaume Faroult, commissaire scientifique de l'exposition, nous y explique dans un premier temps qu'il “n'y a aucune clé, dans la littérature, le folklore ou la mythologie qui puissent nous aider à comprendre tout de suite l'identité des personnages”. Gasp. Dans la littérature et la mythologie, passe encore, mais la figure du cauchemar dans le folklore, qu'en fait-on? Je me permets ici de renvoyer à mes trois billets au sujet de ce tableau. Le cauchemar est quand même une figure folklorique relativement connue à l'époque, et même si ce n'est pas un sujet des plus populaires, il ne faut pas oublier que Fuseli s'adresse essentiellement à un public choisi, capable de comprendre ses allusions à Shakespeare (qui lui-même réutilise le folklore dans ses pièces, mais bref) ou même à l'essai médical de John Bond sur le sujet (mais de cela, M. Faroult n'en parle pas, sans doute n'en a-t-il pas eu le temps). Mais bizarrement, un peu après, M. Faroult ajoute que le démon avait pu être interprété comme étant un incube, figure du folklore démoniaque occidental (“septentrional”, ajoute-t-il, alors que l'auteur du principal traité connu sur les incubes, Ludovico Sinstrari, est un inquisiteur italien, mais passons). Il faudrait savoir, folklore ou pas folklore? Possibilité d'interprétation ou non?
Ne soyons pas injuste envers M. Faroult, je pense que nous pouvons tomber d'accord sur le fait que la clef du tableau de Fuseli n'est pas d'accès aisé et demande une certaine érudition. De là à dire qu'il n'y en a pas, c'est aller un peu loin, et revenir à dire que le tableau est incompréhensible... ce qu'il n'est pas: il est tout au plus mystérieux parce que plusieurs clés empruntées à plusieurs domaines (littérature, folklore, médecine...) y donnent accès sans véritablement se contredire. Ce qui est la marque du fait que ce n'est pas un tableau simplement allégorique, mais peut-être bien “symbolique” au sens où l'entendront plus tard les symbolistes: Fuseli manierait des “symboles” ouverts, aux sens non fixés par des conventions préétablies, qui du coup (contrairement par exemple à La Justice et La Vengeance divine poursuivant le Crime de Prud'hon, un peu plus tard, mais toujours dans l'ère néoclassique) laisserait une interprétation relativement ouverte. Le débat est long et passionnant, mais je pense qu'on peut à peu près tomber d'accord sur pas mal de choses concernant ce point.

Prud'hon, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, 1808, huile sur toile, 2,44 x 2,94 m, Paris, musée du Louvre.


Là où j'ai bien peur que l'on ne soit absolument pas d'accord, en revanche, c'est sur le fait, pourtant d'importance centrale pour l'exposition, que le tableau de Fuseli constituerait un très bon exemple d'une “réaction” à l'anticomanie de la fin du 18e siècle. C'est-à-dire? Je sais que c'est justement le propos de l'exposition que de montrer cette réaction au néoclassicisme (qui est le véritable sujet de l'exposition du Louvre, mais le mot reste bizarrement absent des descriptions officielles...), et que je n'ai pas encore vu l'exposition et suis donc mal placé pour juger. Soit.
Mais si on nous dit que Le Cauchemar de Fuseli en est le meilleur exemple, là je ne comprends vraiment pas. Il n'y a absolument aucun rapport de sens entre cette œuvre et l'Antiquité, ce qui m'avait fait tiquer en voyant l'affiche. On vient m'expliquer ensuite que c'est justement parce que c'est une œuvre en réaction contre le modèle antique. Je veux bien, mais il ne faut pas non plus prendre les gens pour des idiots: ce n'est pas parce qu'une œuvre n'a pas de rapport sémantique avec un domaine qu'elle s'inscrit nécessairement contre lui. Elle peut aussi tout simplement s'inscrire ailleurs, ici dans un autre imaginaire que celui de l'antique, celui du folklore médiéval et de Shakespeare. Si elle devait s'inscrire contre l'Antiquité, on verrait peut-être au moins une allusion à l'Antiquité quelque part, mais ce n'est pas le cas. A moins de supposer que l'irrationalité du cauchemar aille directement à l'encontre de l'idée d'une rationalité antique?... Je veux bien, cela se discute, mais mériterait au moins que l'on parle du rôle que joue l'imagination dans le romantisme, un terme qui est aussi évité que celui de néoclassicisme, dans le discours de M. Faroult comme dans le synopsis de l'expo lisible sur le site du Louvre. Plutôt que de parler de romantisme, on préfère parler du “courant dit gothique ou sublime”. Le courant gothique, passe encore, mais le “courant sublime”, je ne vois pas ce que c'est à part une impropriété syntaxique (à moins qu'on ne veuille parler d'un grandiose cours d'eau?...) qui n'a pas lieu d'être quand le terme “romantisme” permettrait d'englober goût gothique et sens du sublime.

Une autre théorie beaucoup plus plausible me vient alors à l'esprit. Le Louvre voulant faire une exposition avec des pièces sensationnelles prend un sujet fourre-tout, l'interprétation de l'Antiquité par les artistes du 18e siècle, et en plus se permet d'y ajouter de très belles pièces qui n'ont absolument rien à voir avec un sujet pourtant vaste. Pourquoi? Parce que le but, comme dans beaucoup trop de grosses expos, c'est d'avoir des pièces sensationnelles, pas de faire des expos cohérentes qui se tiennent intellectuellement d'un bout à l'autre de l'accrochage.
Pour quelle raison ne pas vouloir d'expos cohérentes? Parce que (principe marketing n°1) : “De toute façon les gens ne vont rien y comprendre”. Et puis c'est de l'art, c'est fait pour être admiré, pas pour être compris. Ensuite, pourquoi utiliser, pour l'affiche, une œuvre contradictoire avec le thème de l'exposition? Principe marketing n°2: “La culture, c'est pas sexy, il faut la rendre sexy”, alors pour une fois qu'on a un tableau avec une femme pâmée et un kobold, on va le placer coûte que coûte, plutôt qu'une vieillerie qui imite l'antique de manière un peu austère. Enfin, pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et ne pas parler 1/ de néoclassicisme, 2/ de réaction romantique? Foin d'un remaniement des concepts historiographiques, la réponse est tout autre (principe marketing n°3): “Il ne faut pas effrayer les gens par des mots compliqués ou rébarbatifs”.
Si ma théorie est vraie, merci Le Louvre®, vous jouez vraiment bien votre rôle de modèle, national, et donnez visiblement vraiment la voie à suivre à l'ensemble de la muséographie française. Quand il y aura un peu moins de marketing et un peu plus d'histoire de l'art dans les expositions des gros musées nationaux, les œuvres, je pense, ne s'en porteront que mieux.

Voilà mes préventions, à l'exposition désormais de me montrer qu'elles sont infondées. Mais au niveau de la communication, déjà, un beau cafouillage intellectuel. Qui a dit que culture et communication faisaient bon ménage?

Des revenants au Louvre

Daniel Rabel, Première entrée des fantômes, quatre figures, 1632, cliché RMN.

Du 13 janvier au 28 mars a lieu une drôle de programmation culturelle au musée du Louvre. Non ce n'est pas une suite de conférences d'histoire de l'art ou de théorie muséographique, mais bien un cycle de conférences et de projections de films autour des revenants, et de la figure du retour des morts. Accompagnant une exposition du département des arts graphiques sur le même sujet (qui elle-même accompagne en partie l'expo block-buster “L'Antiquité rêvée”, dont j'espère pouvoir reparler), qui dure du 13 janvier au 14 mars, et qui a l'air absolument passionnante.
Que l'on ne s'attende pas à du film de zombi* bien gras, bien sûr, Louvre oblige, mais bien à un Dreyer, un Fritz Lang, des films de Kiyoshi Kurosawa, le Dead Man de Jarmusch (qui est désormais, depuis l'expo Blake du Petit Palais, admis au musée), Aux frontières de l'aube de Bingelow à la rigueur, etc. Je note personnellement surtout une reconstitution des fantasmagories de Robertson, sorte de spectacle à la lanterne magique de la fin du 18e siècle, qui fait partie des ancêtres du cinéma.

Côté conférences, il y a également de quoi faire: je retiens notamment celle de Jean Wirth sur le macabre médiéval, le 21 février, et celle de Clément Chéroux sur la photographie spirite, le 28 février. Sinon, Didi-Huberman, Olivier Schefer, Philippe-Alain Michaud... du beau monde.

Girodet, Le Songe d'Enée, lavis brun et gris, rehauts de blanc sur traits de crayon, Paris, musée du Louvre, cliché RMN.


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*On a quand même droit au Jour des morts-vivants de Romero, pas aussi incontournable que La Nuit, du même, mais bon... pour une fois qu'il y a des zombis au Louvre!

vendredi 29 octobre 2010

Svankmajer

Jan Svankmajer

Hier soir aux Studios, à Tours, nous avons eu la chance d'assister à une projection des Conspirateurs du plaisir (1996) de Svankmajer, réalisateur tchèque surtout connu pour ses films d'animation, en sa présence. Non seulement le film était passionnant - je ne dirais pas “déroutant” parce qu'en fréquentant Lynch ou Gilliam les idées surréalistes, l'imaginaire sexuel ou la narration métaleptique sont devenus familiers au spectateur “exigeant” -, mais Svankmajer s'est également montré très aimable dans ses réponses aux questions, nombreuses et intéressantes, du public.


Alice de Jan Svankmajer (1988)

Ce qui déroute le plus, c'est de se rendre compte que des cinéastes de l'ampleur de Svankmajer ne sont pas mieux connus en France, qui se targue pourtant d'être l'un des hauts-lieux du 7e art. Une rétrospective complète de son œuvre (la première en France), animée par le sympathique et savant Pascal Vimenet, a néanmoins lieu en ce moment au Forum des images, à Paris. Ce soir, vous pourrez voir son adaptation d'Alice, qui est à mille lieues du médiocre long-métrage de Tim Burton dont on nous a bassiné les oreilles lors de sa sortie. Allez voir l'Alice de Svankmajer, vous comprendrez ce que c'est qu'une adaptation personnelle et réellement troublante du chef-d'œuvre de Lewis Carroll.

samedi 10 mai 2008

Un marchand de sable dans une brocante

Cet après-midi, après avoir lu au soleil sur la pelouse du parc des Buttes-Chaumont, j'ai parcouru une brocante/vide-grenier qui s'étalait sur tout un côté du parc. Et après avoir acquis une biographie de Dürer et un livre sur la théorie de l'image au Moyen-Âge, je suis tombé... sur l'intégrale de Sandman en version originale! Enfin presque, il manque visiblement le onzième volume paru bien après les dix premiers (en 2003, alors que la série a été publiée entre 1988 et 1996).
Dans le tas, il y avait également 2 volumes de Death, Black Orchid (toujours de Gaiman et McKean), un artbook sur les couvertures de Dave McKean, et deux ou trois comics sur Alice Cooper et Kiss. Le vendeur voulait visiblement se débarrasser de ce tas de comics anglais, parce qu'il m'a fait le tout à 15 euros! Si ce n'est pas de la chance, je ne sais pas comment ça s'appelle.

Bien évidemment, je ne saurais trop conseiller à ceux qui ne connaissent pas de tenter l'aventure de Sandman. C'est une série de bandes dessinées majeure du début des années 1990, qui a passablement révolutionné l'art du comics américain. Publiée chez Vertigo Comics, Sandman est une bande dessinée "adulte", dans le sens où elle est relativement difficile à suivre du point de vue narratif, très dense en informations, et s'autorise des passages particulièrement glauques et violents. Le scénario est de Neil Gaiman, un scénariste de bande dessinée qui fait également dans le roman, et les couvertures sont toutes de Dave McKean, un artiste exceptionnel. Les dessinateurs changent selon les épisodes et les volumes, ce qui donne un côté un peu "éclaté" à la série, mais qui est une démarche habituelle dans l'édition de comics.


L'histoire est celle d'un "éternel", le marchand de sable (autrement appelé Morpheus), qui est le rêve. Et comme il est le rêve, il détient un pouvoir considérable sur les hommes, que bien des entités, dans le monde, seraient désireuses de s'approprier.

Morpheus, un personnage imaginé par un amateur de The Cure
***
Mélangeant allègrement les références historiques, religieuses, littéraires, artistiques, occultistes, et la simple description triviale de la réalité des hommes, faite de bonheurs simples mais également de viols, de drogue, de manipulation mentale et de folie, Neil Gaiman a construit un monde à la fois merveilleux et fantastique à partir du nôtre. Merveilleux, parce que tous les mondes s'y mêlent de manière cohérente, à la fois éclatée et continue - comme dans les rêves -; et fantastique parce que, très souvent, les rêves y tournent au cauchemar.

Mêlant onirisme et horreur, Sandman est un ovni dans le monde de la bande dessinée. Un ovni qui vole bien plus haut que la plupart des comics à la sauce super-héros - que par ailleurs je lis aussi, mais avec moins de respect et d'entrain. Un ovni qui a néanmoins daigné venir s'échouer dans un vide-grenier du 19e arrondissement, me réservant ainsi de nombreuses heures de délicieuse lecture.
On trouve de tout dans un vide-grenier, comme dans les rêves, comme dans Sandman. Ne dit-on pas que les rêves se trouvent dans le grenier de notre esprit?

mardi 29 avril 2008

Cauchemar d'Anne-Sylvie Salzman

J'étais en train de lire le second roman d'Anne-Sylvie Salzman, Sommeil, quand je suis tombé, dans la troisième et dernière partie, sur un passage qui me rappelle fortement mes réflexions passées sur la figure du cauchemar. Où l'on voit le personnage d'un comte, asthénique, raconter un rêve qu'il a fait de Kryll, un pseudo-médecin occultiste récemment décédé, qui avait autrefois l'habitude de serrer la gorge des jeunes femmes pour les amener à communiquer avec les morts:

Le comte s'assit au pied du divan, en nous tournant le dos.
- Depuis quelques jours; cinq, je crois, ces jours chauds, lorsque je dors, ainsi, dans l'après-midi, il se produit cela: une cloche, un grelot plutôt, un grelot tinte, et me réveille; et réveillé je sens que Kryll - Kryll est assis comme ceci, sur ma poitrine; il est si lourd que je ne peux pas bouger. Il me regarde et du pouce me frotte la gorge. [...] Je sais bien maintenant que Kryll est mort, que cette situation par conséquent n'est pas réelle; mes amis, elle n'en est pas moins pénible. Quand cela arrive, j'attends - j'attends qu'il se lève, et qu'il parte. Cela peut durer des heures, qui n'existent pas plus que Kryll. Puis je dors à nouveau; le grelot me réveille à nouveau; et Kryll - à chaque fois pendant des heures Kryll me garde sous lui, et m'étouffe et me pétrit.

Au passage, on remarquera la belle langue de la romancière, assortie de nombreux points-virgules, dont la disparition a été à tort proclamée ces temps derniers. Le matricule des anges apprécie en tout cas la prose de Mme Salzman.
Mais revenons à ce cauchemar... On remarque que, bizarrement, il semble apparaître au moment où le comte se réveille: "et réveillé je sens que Kryll - Kryll est assis comme ceci, sur ma poitrine", et non durant le sommeil comme d'habitude pour un cauchemar habituel. La romancière nous donne un indice un peu plus loin pour résoudre cette apparente contradiction d'un cauchemar éveillé: "Cela peut durer des heures, qui n'existent pas plus que Kryll". Kryll étant décédé, le heures où il oppresse le comte sont donc des heures mortes, des heures ensommeillées: il s'agit là soit d'heures de somnolence, "d'entre-deux", soit d'heures de sommeil durant lesquelles le comte rêve qu'il dort, et qu'il se réveille. Avec une confusion, récurrente dans le récit d'Anne-Sylvie Salzman, entre le monde du rêve et celui de la veille: parfois il n'y a aucun indice narratif pour informer le lecteur du passage de l'un à l'autre, et seul le sens de ce qui est décrit permet d'opérer la distinction. De même, parfois, les paragraphes, voire les phrases décrivant le temps du souvenir et celui de l'action présente s'enchaînent sans articulation, sans rupture, de manière continue.
Cette confusion donne bien entendu une atmosphère très onirique au roman, qui n'est pas sans rappeler l'incertitude qui baigne les récits de Gérard de Nerval. Gérard de Nerval auquel il est d'ailleurs fait allusion, à un moment, dans le roman de Salzman.

Une interprétation contemporaine et littéraire de la figure du cauchemar, donc. L'allusion est discrète, mais Kryll étant par ailleurs dans le roman assimilé à Saturne (le Saturne dévorateur), son statut "mythique", ou fantasmatique est très fort dans le récit, ce qui permet très facilement de l'associer à un démon oppresseur.

Pour revenir sur les cauchemars, je voudrais indiquer un livre qui semble très bien sur le sujet, mais que je n'ai pas encore pris le temps de lire: Sophie Bridier, Le cauchemar. Etude d'une figure mythique. Paris, Presses de la Sorbonne, 2002. J'en avais déjà parlé dans les commentaires d'un billet précédent, c'est le fruit d'une thèse en littérature comparée menée sous la direction de Bernard Terramorsi, qui a également écrit un article sur le sujet, disponible en ligne.

vendredi 15 février 2008

1, rue du Désenchantement, nuit sans lune

C'est le nom d'un article de Victor I. Stoichita, récemment paru dans le hors-série de la revue électronique "Images Re-Vues", éditée par l'INHA. Exactement le genre d'article que j'aurais aimé écrire, qui mêle investigation historique, un peu d'analyse d'image, et beaucoup d'imagination dans l'interprétation.

L'histoire est celle de la publication des Caprices de Goya. Dans sa célèbre série d'eaux-fortes, le peintre espagnol peignait de manière désabusée les errements des passions et des croyances humaines. "Le soleil de la raison engendre des monstres", œuvres bien connues et bien étudiées... Là où l'analyse de Stoichita est intéressante, c'est qu'elle étudie non pas les œuvres, mais les circonstances de leur publication. Dans l'espace, et dans le temps. Il met en évidence le choix de l'endroit ("1 rue du Désenchantement", dans une ancienne droguerie achetée pour l'occasion), et du moment de publication: le 6 février 1799, soit le dernier mercredi des cendres du 18e siècle. Date symbolique d'apogée et de fin du carnaval, et par ailleurs moment de "lune sèche", de nuit sans lune.

La lune disparaît donc du décor entre le dessin préparatoire (ci-dessus) et la gravure finale, telle qu'elle a été publiée le mercredi 6 février 1799. Volonté de noirceur totale, d'un approfondissement des facettes obscures de l'homme, qui n'est même plus éclairé par le reflet lunaire. Désir surtout de convergence symbolique entre l'œuvre et les circonstances de son émergence au grand jour, de sa publication. Convergence qui va dans le sens d'un désenchantement, vu qu'elle œuvre dans la direction d'une noirceur sans lumière et d'une apothéose carnavalesque de renversement des valeurs, mais qui emprunte, à mon sens, la forme, la modalité d'un ré-enchantement du monde.
Vouloir faire converger symboliquement l'oeuvre et le monde, le monde et l'œuvre, est caractéristique d'une volonté d'enchantement du monde, d'un désir de cohésion entre la création artistique et l'action sur le monde, qui est l'un des objectifs majeurs du mouvement intellectuel romantique, dans lequel Goya s'inscrit historiquement. Le fait que cet enchantement ait pour contenu symbolique les différentes formes du désenchantement est caractéristique d'un romantisme tiraillé entre le désir de changer le monde par son œuvre, et l'amère lucidité de l'impossibilité de cette dernière entreprise. Goya, ainsi, peut à la fois développer une sorte de "rituel de publication", fruit d'une croyance en l'efficacité symbolique du choix d'un endroit et d'un moment spécifiques de mise en vente de sa série d'eaux-fortes, et insister ironiquement et amèrement, à l'intérieur de son œuvre, sur la vanité et l'illusion des valeurs et des superstitions humaines. Désabusé, il ne semble considérer le monde du rêve que dans la perspective du cauchemar.

lundi 8 octobre 2007

En quête des juments de la nuit - 3

Suite et fin des chevauchées nocturnes. Le début ici, la suite .

Je suis en train de lire un journal de voyage au Maroc d'un écrivain d'expression allemande, d'origine juive bulgare mais de nationalité anglaise et turque, Elias Canetti. Vous voyez un peu le caractère cosmopolite du personnage. A ma grande et heureuse surprise, dans Les voix de Marrakech, je suis tombé sur ce passage, où le narrateur (Elias Canetti) pose à un quidam des questions sur un chameau que l'on s'apprête à abattre. Ce quidam nous dit:

"Le tueur vient de l'abattoir et il pue le sang de chameau. Le chameau n'aime pas ça. Un chameau peut être dangereux. Lorsqu'il est enragé, il vient la nuit et tue les gens dans leur sommeil. - Comment peut-il tuer les gens? demandai-je. - Lorsque les gens dorment, le chameau vient, il baraque sur eux et les étouffe. Il faut faire très attention. Avant que les gens ne s'éveillent, ils sont déjà étouffés. "

Autres latitudes, autres formes pour l'esprit oppresseur des nuits! La jument est au Maroc remplacée par un chameau, mais on retrouve la même idée de piétinement et d'étouffement dans les superstitions populaires de l'autre côté de la Méditerranée.

Mais revenons à nos cauchemars anglais.
La dernière fois, j'avais montré la parenté étymologique (Mahr/mare) et symbolique (le piétinement) qui existait entre la jument et l'esprit nocturne. L'aspect simiesque de la petite figure a fait dire à certains chercheurs (dont Christopher Frayling) qu'il avait peut-être à voir avec "l'homme sauvage" qu'imagine le 18e siècle post-rousseauiste, quand les premières théories d'histoire naturelle opérant une filiation entre l'homme et le singe sont élaborées (Buffon notamment). Soit, dirais-je, mais pourquoi représenter un tel "homme sauvage" dans une allégorie du cauchemar? On a vu que le mara, l'esprit nocturne oppresseur, avait un rapport avec l'incube. L'iconographie des incubes n'a pas, du moins à ma connaissance, une grande fortune à l'époque de Fuseli: seuls les traités de démonologie en parlent, et ils sont rarement illustrés. Ou quand ils sont illustrés (un exemple ici), la forme des démons est mouvante, et se caractérise surtout par sa monstruosité et sa bestialité. Tout au plus peut-on donc rapprocher la forme du Mahr de Fuseli de celle d'un démon en général, mais pas d'un incube en particulier. La connotation sexuelle de l'incube est très forte par rapport à celle du Mahr, qui est un esprit tourmenteur de manière générale, pas spéciquement érotique. La dimension érotique du motif est néanmoins présente, comme vient le souligner, ci-dessous, une reprise de l'oeuvre de Fuseli, en 1800, par Nikolaj Abraham Abildgaard, un peintre danois.

Dans cette dernière composition, la femme est nue et a les jambes écartées. L'esprit nocturne est de plus tourné vers son sexe: la connotation érotique est donc accentuée. Mais le cheval a disparu: on n'a plus l'idée de piétinement, seulement celle de pénétration, d'incubation qui caractérise l'incube. Ici le tourment est spécifiquement sexuel, et on a affaire à un incube, et plus à un mara.

Quand on revient, toujours avec Claude Lecouteux, sur l'histoire des superstitions païennes, on se rend compte que le cauchemar a un rapport avec les elfes. Au départ, dans la mythologie scandinave, le nain est une créature plutôt maléfique, chtonienne, voire psychopompe, et l'elfe est au contraire une entité plutôt bénéfique, liée aux Vanes qui sont les dieux de la magie et de la fertilité. Les elfes sont de plus également liés aux esprits des morts. Mais à partir du 13e siècle, en langue allemande, le terme (alp) désignant l'elfe désigne également le nain et le cauchemar:

"En Allemagne, "elfe" (alp, elbe) est rarissime dans les textes jusqu'au XIIIe siècle; à partir de cette époque, le mot est systématiquement employé comme synonyme de "nain" (zwerc), ou de "cauchemar" (mar)."
Plus loin:
"En ancien haut allemand "elfe" (alp) désigne le cauchemar, et aujourd'hui celui-ci est appelé "pression de l'elfe" (Alpdruck) ou "rêve elfique" (Alptraum). En fait, l'elfe et l'entité que les Germains appelaient mar, masculin et féminin dans tous les idiomes germaniques, sont distincts à l'origine."

Ce n'est que tardivement que l'elfe et le cauchemar seront donc rapprochés. A partir du Bas Moyen-Âge, Mahr et Alp sont confondus. De deux mots pour désigner le "mauvais rêve", on a rapproché et fait se fusionner les deux agents. D'abord parce que les elfes sont liés à la mort et à la magie (et donc au caractère illusoire du rêve), et ensuite parce qu'un retournement de valeur s'est opéré au Bas Moyen-Âge entre les nains et les elfes:

"Le vocable "elfe" est donc devenu un nom collectif, un terme générique qui englobe tous les esprits nocturnes et nuisibles. Il s'oppose maintenant à "nain", terme lui aussi collectif, qui désigne les autres petites créatures des croyances populaires, bénéfiques cette fois. Entre disons le IXe et le XIIIe siècle, il y a eu inversion des caractères: la bonne créature [l'elfe], celle à laquelle s'adressaient des rites propitiatoires, est devenue maligne, tandis que l'être malfaisant [le nain] s'est transformé en une personne sympathique et bienveillante, celle que nous présentent souvent les contes et les légendes."

Voilà qui explique pourquoi le Mahr de Fuseli a les oreilles pointues, comme un elfe: c'est qu'un retournement s'est effectué et qu'à l'elfe, contrairement à la fée, sont attachées des valeurs négatives au départ seulement attribuées aux nains. Le Mahr de Fuseli représente une espèce de synthèse entre le nain et l'elfe, un "elfe sombre" en quelque sorte, qui est un elfe empruntant au nain son caractère maléfique et trapu.

Il est à remarquer que l'une des raisons pour laquelle nain, elfe et cauchemar ont été amalgamés "disons entre le IXe et le XIIIe siècle", c'est que l'elfe comme le nain sont des esprits liés à la mort, soit comme esprits psychopompes qui emportent les âmes des morts, soit plus fondamentalement comme des esprits des morts, des esprits des ancêtres transformés en petites divinités (pour les elfes, qui avaient droit à un culte, contrairement aux nains). Et quel animal est psychopompe, dans la mythologie germano-celtique, sinon le cheval?

Pour résumer, parce qu'avec tout ces sauts entre les siècles et les entités, on s'y perd un peu. Au départ (mythologie nordique), il y avait des nains (zverc, ancêtre de dwarf) maléfiques et des elfes (alp, ancêtre d'elf) bénéfiques, les uns psychopompes et les autres représentations des ancêtres morts. Les deux entités sont amalgamées au Bas Moyen-Âge, en même temps qu'elles sont assimilées aux esprits nocturnes (Mahr) des mauvais rêves. Ce qui amène à une inversion des valeurs entre nains et elfes, les premiers devenant bénéfiques dans les contes, et les seconds devenant maléfiques.
Quand Fuseli, au 18e siècle, reprend cette vieille représentation du cauchemar, il ajoute encore une couche de représentation: le cheval, ou la jument qui piétine. Comme il ne peut pas représenter en une même entité un cheval et un esprit anthopomorphe, il représente d'un côté la jument de la nuit (night mare), et de l'autre l'esprit nocturne, qui emprunte sa forme trapue aux nains, et ses oreilles effilées, sans doute, aux elfes.Mais reste un détail à expliquer... Comment faire la jonction entre les deux figures? Comment combler le fossé narratif, au niveau de la représentation picturale, entre la figure chevaline et la figure anthropomorphe?

Hypothèse qui est mienne, mais qui je trouve fonctionne très bien: la jument est la monture de l'esprit. C'est la jument qui a amené l'elfe, c'est pourquoi on la voit en retrait par rapport à la scène. Et d'autre part, elle se trouve derrière un rideau: il n'est pas difficile, dès lors, d'interpréter ce rideau comme celui qui sépare notre monde de l'autre monde (ou, si on considère la scène véritablement comme un rêve, qui sépare la conscience de l'inconscient). La jument aurait donc amené la créature maléfique, le Mahr, de l'autre monde, du monde qui se trouve derrière le rideau, et l'esprit aurait alors jailli pour venir tourmenter la dormeuse.
Cette hypothèse semble d'autant plus intéressante qu'on peut de ce point de vue rapprocher le tableau de Fuseli d'un passage de l'histoire de Lancelot telle qu'elle est racontée par Chrétien de Troyes. Dans Lancelot, le héros rencontre, quand il se lance à la recherche de Guenièvre enlevée par Méléagant, un nain conduisant une charrette d'infamie. Claude Lecouteux interprète ce passage de Lancelot dans la charrette du nain comme un passage dans la charrette des morts, comme un passage vers l'autre monde.
Avec en tête cette dimension psychopompe de la figure du nain, dont le Mahr de Fuseli est l'héritier, on peut aborder la scène peinte par Fuseli non seulement comme une scène de mauvais rêve, mais également comme une scène de mort. L'esprit nocturne, tel l'Ankou du folklore breton, est venu non seulement tourmenter une dormeuse, mais recueillir son âme pour l'emmener dans le royaume des ombres. Ombre sur laquelle Fuseli insiste, d'ailleurs, dans la version de 1782, entre la jument et l'esprit, et qui forme ainsi une sorte de troisième terme, permettant de combler le vide sémantique qui existe entre les deux figures.

Interprétation morbide, donc, qui vient s'opposer à l'interprétation érotique qu'on a souvent fait du tableau. S'opposer? Entre une mourante, et une femme se faisant posséder par un incube... Peut-être qu'Eros et Thanatos ne sont pas si éloignés que ça.

En tout cas, ça montre bien qu'un chef-d'oeuvre, ça porte du sens à n'en plus finir.

lundi 17 septembre 2007

En quête des juments de la nuit - 2

Voir le début.
Après avoir été exposé à la Royal Academy, Le Cauchemar de Fuseli fait rapidement l'objet de copies sous forme de gravures (ci-dessus gravure de Thomas Burke, 1783). Vu le succès des gravures, qui sont illicitement reproduites en Allemagne et en France, le peintre décide de peindre et faire graver de nouvelles versions de son sujet, afin d'augmenter ses gains pour une image qui se révèle extrêmement populaire. Ci-dessous une version peinte de 1790-1791.

On remarquera que la version ultérieure a un format vertical plutôt qu'horizontal, plus adapté peut-être à l'évocation d'une allégorie qu'à celle d'une scène d'histoire. Par ailleurs, la scène est inversée.


Mais revenons à nos lutins.
Christopher Frayling nous informe que l'étymologie de "nightmare" ne provient pas de "nuit" et de "jument", mais de "nuit" et du nom d'un esprit qui dans la mythologie nordique se fait appeler "mare" ou "mara" (provenant du vieil allemand "Mahr"), et vient oppresser les dormeurs dans leur sommeil. Le dictionnaire de Johnson (1755), qui fait autorité à l'époque de Fuseli, donne cette étymologie à l'entrée "Nightmare" (cauchemar):

Nightmare: [night, and according to Temple, mara, a spirit that, in the northern mythology, was related to torment or suffocate sleepers]. A morbid oppression in the night, resembling the pressure of weight upon the breast.

Tout ceci nous amène à réfléchir sur l'étymologie de notre propre mot pour désigner les mauvais rêves, "cauchemar". Et pour ceci il est nécessaire d'aller voir du côté de chez Claude Lecouteux, dans un livre dont j'ai déjà parlé ici. Dans Les nains et les elfes au Moyen-Âge, Claude Lecouteux écrit:

"Cauchemar" entre tardivement dans le lexique français, au début du XVIe siècle seulement, et l'on admet généralement qu'il est formé du moyen néerlandais mare, auquel on prête le sens de "fantôme", et du déterminant cauche- pour lequel deux étymons sont envisagés: le latin calcare, "fouler, presser", ou calceare, "chausser". La forme cauche serait issue du croisement de l'ancien français chaucher et du picard cauquer. Avant le XVIe siècle, les Français appellent le cauchemar appesart, mot apparenté à l'italien pesuarole, l'espagnol pesadilla et au portugais pesadela, tous dérivés d'un verbe signifiant "peser".

En gros, tous les termes se rapportant au cauchemar se rapportent à l'idée de poids, d'oppression. "cauche" apporte en plus l'idée de piétinement, et "cauchemar" est littéralement "l'esprit qui piétine" le dormeur durant son sommeil.

Le ou la Mahr est donc, dans le monde roman, une créature qui vous assaille et pèse sur vous; de ce fait elle est étymologiquement proche parente de l'ephialtes grec, littéralement "qui saute dessus", et de l'incubus romain, soit: "qui couche dessus". La notion de piétinement, étrangère au monde roman et que nous retrouvons dans cauche, est empruntée au monde germanique.

Dans le tableau de Fuseli, l'espèce de petit lutin est donc un esprit maléfique venant oppresser la poitrine de la dormeuse. Il se trouve que la médecine du XVIIIe siècle, (comme nous en informe encore une fois Christopher Frayling) connaissait cette parenté entre les mauvais rêves, le Mahr nordique et l'incubus latin, parenté qu'elle essaye de résorber en expliquant le folklore par des causes physiologiques (l'impression d'oppression au niveau du ventre étant liée à un problème de menstrues ou d'indigestions, etc.). Le Dr John Bond publie notamment en 1753 un essai sur le cauchemar (ce qu'on appelle aujourd'hui en médecine la paralysie du sommeil ou sleep paralysis) et la manière de le soigner, intitulé Essay on the Incubus, or Night-Mare.
Dans cet essai, il explique notamment que le folklore britannique confond "mare" (jument) et "nightmare", ce qui nous permet de comprendre que le jeu de mot n'était pas de Shakespeare, mais que la confusion entre "Mare" (jument) et "Mahr" (esprit nocturne d'origine germanique) était courante dans le folklore des temps anciens. Probablement du fait que le premier est issu étymologiquement du second.

En effet, quel animal peut piétiner mieux qu'une jument, et donc se trouver le plus facilement associé à un esprit qui oppresse de ses pieds la poitrine du dormeur? La confusion entre l'esprit anthropomorphe et la jument se trouve ainsi justifiée, dans une allégorie complète du nightmare qui est à la fois représenté en jument (mare) nocturne et en esprit (mahr) nocturne.

Il reste que l'identité de cet esprit anthropomorphe nous est encore mal connue. On a vu qu'il était proche de la figure de l'incube (ce qui a favorisé les interprétations sexuelles du tableau, qui représenterait un incube venant "visiter" une dormeuse) qui fait partie du "panthéon" de la démonologie chrétienne, qui est de culture latine. Mais existe-t'il, plus près du paganisme germanique, également une parenté avec les êtres féeriques? C'est ce que nous verrons la prochaine fois.

dimanche 2 septembre 2007

En quête des juments de la nuit - 1

Les derniers billets étaient un peu éloignés de la topique habituelle du blog, aussi vais-je essayer d'y revenir un peu. Après avoir parlé de Crowley et des Hell's Angels, je reste néanmoins dans une atmosphère satanique.
Tout le monde connaît le célèbre tableau The Nightmare de Fuseli (ou Füssli, 1741-1825), peintre romantique anglais. Ci-dessous la première version, exposée en 1782 à la Royal Academy (maintenant conservée au Detroit Institute of Arts).

L'année dernière, ce tableau mythique a fait l'objet d'une exposition à la Tate Britain (Londres), où il était mis en rapport avec d'autres oeuvres de Fuseli et de ses contemporains, et avec l'émergence de l'imagerie gothique qui a désormais investi la culture populaire sous la forme des légendes de Dracula, des films d'horreur, etc. Je n'ai pas vu l'exposition, mais j'ai pu accéder au catalogue (merci Hélène), qui est assez intéressant. Particulièrement le premier essai de Christopher Frayling, qui est consacré à l'exégèse du tableau de Fuseli. L'article est très complet, et j'y renvoie pour ceux que ça intéresse.

Christopher Frayling s'attarde notamment sur la question du sujet du tableau. A l'époque, il est impossible de faire un tableau sans sujet, et la peinture est soit de paysage, de portrait, de scène de genre, de nature morte, ou d'"histoire", c'est-à-dire d'une scène tirée de la bible, de la mythologie, de la littérature ou de l'histoire des hommes, donc un tableau qui raconte ou rende compte d'un récit bien particulier. Il semble au premier abord que le tableau de Fuseli relève de la peinture d'histoire, étant donné l'aspect dramatique donné à la scène. A l'époque, Fuseli est connu pour avoir mis en image de nombreuses scènes tirées de Shakespeare. Ce tableau serait-il tiré d'une pièce du dramaturge élizabéthain? Celui-ci, dans King Lear (III, 4), fait dire dans la bouche de Mad Tom:
"Sir Withold footed thrice the world,
He met the Night Mare and her nine-fold;

Bid her alight and her troth plight

And aroynt thee, witch, aroynt thee.
"

Traduction de Pierre Leyris et Elizabeth Holland:

"Saint Vital, par trois fois parcourant la forêt,
Rencontre Cauchemar et ses neuf familiers;
Il le fait prosterner
Pour engager sa foi;
A présent déguerpis, sorcière, déguerpis!"

Pierre Leyris et Elizabeth Holland traduisent "Night Mare" par "Cauchemar" (nightmare en anglais), pourtant Shakespeare, en dissociant les deux parties du mot, nous donne l'indice d'une seconde signification: la "jument de la nuit" (jument se dit "mare", et nuit "night"). Jeu de mot célèbre, qui associe bien la jument qu'on voit sur le tableau de Fuseli avec le cauchemar. Le cheval est un animal psychopompe, traditionnellement associé au monde des morts, ce qui rend le "jeu de mot" plus signifiant encore: ce n'est plus un jeu de mot, mais un retour, semble-t-il, à l'origine étymologique du mot "nightmare". Voila pour le bestiau, dont l'histoire est relativement connue: on retrouve le même symbole de cauchemar dans l'album de bande dessinée de David B intitulé Le Cheval blême, et dans lequel l'auteur raconte (de manière d'ailleurs superbe) ses mauvais rêves.

Néanmoins, il semble que Fuseli n'a pas illustré ce passage de Shakespeare, puisqu'il représente dans son tableau une femme en proie au cauchemar sur sa couche, alors que King Lear parle d'une rencontre en extérieur ("footed thrice the world" pourrait être autrement traduit par "marchait par trois fois à travers le monde") avec "Sir Withold".

Je passe les détails et les différentes possibilités d'interprétation qui ont pu agiter les esprits depuis 1782: référence à un passage du Paradise Lost de Milton, à la Reine Mab telle qu'elle est décrite par Drayton ou par Shakespeare, réminiscence des incubes décrits dans le Malleus Maleficarum, ou bien d'une héroïne des romans pornographiques sadiens, peinture autobiographique à propos d'un amour malheureux du peintre, Anna Landolt de Zurich, etc. Il ne semble pas, comme en témoigne la diversité des interprétations iconographiques, qu'il y ait dans le tableau de Fuseli une référence claire et précise à un passage de Shakespeare, ou à d'autres écrits. Ce qui en fait, en quelque sorte, une peinture d'histoire "sans sujet", ou plutôt sans sujet clairement définissable, se référant à un récit particulier.
Ce tableau semble ainsi plutôt relever de l'allégorie, c'est-à-dire d'une "représentation d'une idée abstraite sous un aspect corporel" (Souriau, Vocabulaire d'esthétique). Et le cauchemar en général est le sujet de cette allégorie, non le cauchemar de quelqu'un en particulier. On a vu que la jument était une référence à une figure traditionnelle du cauchemar, véhiculée par Shakespeare, mais présente dans la mythologie et le folklore: elle a ainsi toute sa place en tant qu'acteur et attribut d'une allégorie du cauchemar. Elle semble même l'incarner.

Le problème réside dans l'espèce de petit lutin: qu'est-ce qu'il vient faire ici?

La suite au prochain épisode. Et l'épisode final un peu plus loin.