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jeudi 14 novembre 2013

Conte, illustration et humanités numériques

Je viens d'être recruté à la MSH Val de Loire pour un an en qualité d'ingénieur de recherches en humanités numériques, et aussi je m'intéresse beaucoup en ce moment à tout ce que les outils numériques peuvent apporter à la recherche sur le conte ou l'illustration. Je travaille actuellement à une édition numérique de livres illustrés qui exploite au mieux le caractère multimédia et la souplesse de structuration formelle du support numérique, pour faire ce que le papier n'arrive que difficilement à faire, en l'espèce une édition critique d'album pour enfants qui comporte également un appareil critique pour l'image, à la manière d'une exposition virtuelle. J'espère avoir l'occasion d'en reparler ici.

Walter Crane, illustration pour Little Red Riding Hood, xylographie.

Mais je vois également d'autres utilisations possibles du support numérique, par exemple, tel que cela a été développé par l'anthropologue Jamshid Tehrani (je remercie Catherine Velay-Vallantin pour m'avoir fait connaître cet article), une base de données permettant de cartographier la diffusion géographico-historique d'un conte-type donné (ou plus exactement ici de deux contes-types jugés proches), à travers le renseignement de toutes ses variantes. Cela pose des problèmes méthodologiques intéressants, notamment le fait d'accepter que le conte-type soit une catégorie pertinente, ce qui suppose d'accorder une réalité à “la tradition orale” et une certaine utilité aux travaux d'Aarne-Thompson, ce qui ne fait pas consensus, au moins en France, parmi les chercheurs sur le conte. (Et si l'on veut connaître mon avis sur la question, oui la catégorie de conte-type est utile, de même que la typologie d'Aarne-Thompson, du moment qu'elle ne soit pas mal utilisée, et donc que les contes-types ne soient pas réifiés et érigés en modèles esthétiques à l'aune desquels on viendrait juger de la perfection de ses variantes.)

J'apprends dans l'article mis en lien ci-dessus que les algorithmes utilisés pour sa démonstration sont issus de technologies développées par des biologistes pour des analyses phylogénétiques, et qui ont déjà par ailleurs été utilisées par des philologues pour analyser l'évolution des textes bibliques, ou celle de l'intertextualité des contes de Canterbury. Ce qui appelle deux remarques. La apremière est qu'il est frappant de voir que ce sont les mêmes modèles méthodologiques qui ont été utilisés en biologie et en folkloristique pour arriver à retracer l'évolution, d'un côté du vivant, de l'autre de la tradition orale. Ce qui amène à considérer que l'intuition des Grimm selon laquelle les contes sont des organismes vivants n'est peut-être pas si idéologique que ça, ou du moins qu'il y a dans cette intuition un fond de vérité qu'il est difficile de refouler comme la simple marque d'une esthétique romantique complètement dépassée. Certes, les contes de tradition orale ne sont sans doute pas vivants au même titre que peuvent l'être des algues, des fourmis, des oiseaux ou des fougères. Mais du moins il faut considérer sérieusement l'analogie entre art et vie, comme a pu le faire notamment le philosophe Alain Séguy-Duclot à travers plusieurs de ses ouvrages, notamment Définir l'art et Penser la vie. Les deux relèveraient d'une dissémination et d'une évolution par types, ce qui est abordé plus avant dans Culture et Civilisation, et qui rendrait d'autant plue pertinente la notion de “conte-type”. Mais cette question demanderait évidemment des développements plus importants.
Deuxième chose, les mêmes modèles méthodologiques ont été utilisés pour retracer l'histoire de textes, ce qui tend à montrer 1/ que les approches folkloristiques et philologiques ne sont a priori pas incompatibles, 2/ qu'il y aurait une voie, peut-être, à suivre, qui combine histoire philologique des contes et histoire anthropologique. Cette voie est à construire, je ne le ferai pas tout seul, d'autant plus que tout ça n'est pas ma spécialité (je reste un historien de l'art et du livre illustré), mais peut-être pourrait-on y voir une voie de réconciliation entre approches littéraire et anthropologique du conte. Tout en gardant toutefois bien en tête que la poétique du conte de tradition orale diffère en profondeur des logiques mises en œuvre par la culture lettrée pour en rendre compte, et que pister des contes ne se fait donc pas de la même manière que pister des textes, ou du moins que cela ne veut pas forcément dire la même chose : l'un est un genre littéraire, l'autre une manifestation écrite de ce genre.

(Plus de renseignements sur Jamshid Tehrani.)

mardi 12 novembre 2013

Grimm et l'Angleterre : nouveau livre

Un bref billet simplement pour signaler la parution de mon nouveau livre, Le Conte et l'Image, publié aux Presses universitaires François Rabelais, dans la collection Iconotextes. Cet ouvrage est issu de mon travail de doctorat sur l'illustration anglaise des contes de Grimm au XIXe siècle.

Plus de renseignements (sommaire, prix, etc.) sur le site des PUFR. Et surtout ne l'achetez pas sur Amazon (même s'il s'y trouve): privilégiez votre librairie de quartier. Ou la Fnac si vraiment vous n'avez aucune librairie de proximité à proximité, mais pas Amazon.

lundi 31 octobre 2011

Alice et les fantômes

Deux expositions à aller voir ab-so-lu-ment. Et pour une fois c’est en province.

Alice Liddell, qui a inspiré Lewis Carroll pour la création de son célèbre roman.
Archives Charmet Bridgeman Giraudon.

Tout d’abord “Images d’Alice, au pays des merveilles”, à la médiathèque de Rennes, qui est avant tout une exposition de livres illustrés qui explore la fortune iconographique de cette œuvre formidable qu’est Alice’s Adventures in Wonderland de Lewis Carroll. Je ne désespère pas de pouvoir m’y rendre: elle ne ferme qu’en mars de l’année prochaine. Et c’est un sujet tout à fait inédit d’exposition, le genre de choses qu’aurait pu faire Orsay si... j’allais dire “si les conservateurs de grands musées parisiens avaient de l’imagination”, mais c’est probablement à la fois faux et surtout gratuitement méchant: le fait est en tout cas que beaucoup d’expositions réellement originales (plutôt que d’énièmes rétrospectives sur Manet ou Mondrian) se font en province, et ne bénéficient pas pour autant de la même couverture médiatique. Ceci dit, moins de moi l’idée de vouloir attaquer les grandes expositions fondamentales sur les grands artistes ou les grands courants, mais simplement de souligner l’originalité d’une telle exposition, qui aurait de la peine à s’inscrire dans la ligne de grandes institutions parisiennes... et qui pourtant ramènerait énormément de monde, à Paris y compris je pense.

Goya, La Conjuration (Les Sorcières), 1797-1798
Huile sur toile - 43 x 30 cm
Madrid, Fundación Lázaro Galdiano
Photo : Fundación Lázaro Galdiano

L'autre expo à aller voir cet automne, donc, est, à Strasbourg, “L’Europe des esprits, ou la fascination de l'occulte, 1750-1950”, qui poursuit la voie ouverte par l’expo “Traces du Sacré” à Pompidou en 2008, dans une veine moins centrée sur les beaux-arts, plus axée sur une histoire culturelle prise au sens large. Une histoire de la fascination qu’ont connu les arts et la littérature pour le monde des fantômes et des esprits nocturnes, de Fuseli à Brauner en passant par Novalis, Breton ou Conan Doyle, donc, mais aussi des tables tournantes, et également de toutes les pseudo-sciences qui ont pu graviter autour des rêveries occultistes. De quoi aiguiser l’appétit pour tous les amateurs d’ombre! Je ne pourrai pas me rendre à Strasbourg, mais si quelqu’un y va et se sent l’humeur (et le temps) de rédiger un petit compte-rendu critique, ce blog lui est ouvert (sous réserves, bien sûr, d’acceptation du contenu par son principal auteur/éditeur). Le risque de ce genre d’expositions étant de noyer le visiteur sous un flot d’objets divers sans lien entre eux, comme ç’avait par exemple été en partie le cas pour l’exposition “Mélancolie” dirigée par Jean Clair il y a quelques années, il est à attendre une hauteur de vue qui permette véritablement de faire le tour du sujet sur deux siècles autrement que de manière superficielle.
Autant dire, ici, un véritable défi, vu l’ampleur tant chronologique que thématique. Mais si celui-ci est relevé avec succès, autant dire qu’il s’agira ici d’une exposition très importante, et encore une fois très originale: si le rapport entre beaux-arts et occultisme a déjà été en partie traité entre autres, récemment, à l’occasion de “Traces du Sacré” déjà mentionné, une bonne histoire de l’occultisme et de ses rapports à la fois avec la science et les arts (c'est-à-dire en tant que phénomène culturel global) reste à faire. Tout le monde (les heureux élus se reconnaîtront) connaît le Sâr Péladan, mais peu connaissent Éliphas Lévi ou Stanislas de Guaita, et leur lien, s’il existe, avec la pensée, la science et les arts de leur époque reste à établir.
Mais il est impossible d’être exhaustif, et La Tribune de l’art estime que ce ne sont pas les manques qu’il faudrait souligner dans cette expo, mais au contraire, davantage, un fourre-tout parfois un peu obscur. On ne doute pas néanmoins que les initiés sauront s’y reconnaître. En attendant, le catalogue est très beau et semble très pointu... mais n’est pas un vrai catalogue dans la mesure où il ne répertorie ni n’explique les œuvres exposées, et donc ne dispense pas d’aller voir ces dernières. C’est jusqu’en février 2012.

lundi 10 octobre 2011

Grande exposition sur les jouets au Grand Palais

Les articles du Monde et du Figaro sont assez élogieux, mais on pourra lire un compte-rendu plus critique de cette exposition “Des jouets et des hommes” sur Le Magasin des Enfants, dans un billet rédigé par Mathilde Lévêque. Les partis pris scénographiques ne semblent ni d’une grande clarté théorique, ni d’une grande originalité dans les thèmes choisis (les animaux qui mêlent l’Arche de Noé et les animaux du cirque, la différence filles/garçons qui continue visiblement de nourrir les préjugés sexistes, etc.): un beau sujet comme celui-ci aurait sans doute mérité une meilleure architecture. On a l’impression que les commissaires ont davantage fait une exposition sur l’imaginaire du jouet que sur le jouet en lui-même, ses fonctions, son histoire, son esthétique, etc.

Cela reste néanmoins bien sûr une exposition à voir pour la beauté et la rareté de ses pièces, certaines uniques, à l’histoire particulière, etc. Signe des temps, comme très souvent on fabrique de l’événement au lieu d’expliciter une histoire, un objet: c’est visiblement une très grande et belle expo, mais sans doute pas la plus pédagogique ni la plus intelligente qu’on aurait pu rêver sur le sujet.

mardi 20 septembre 2011

État des lieux

Cela fait très longtemps que je ne suis pas venu alimenter ce blog, à tel point que j'ai pensé à un moment le désactiver: manque de temps et de motivation pour écrire. Je me donne néanmoins une petite chance pour essayer de recommencer à écrire régulièrement, mettons une fois par mois.

Quoi de neuf depuis plus de six mois (du moins dans ce qui peut intéresser Ombres vertes, rien de privé ici)?

L'exposition que je préparais sur le sujet de la maison Mame s'est très bien déroulée, on peut en voir quelques photos sur le blog du projet de recherches afférent. L'exposition a connu un très vif succès, non seulement de la part des amateurs d'art et du livre, mais aussi de toute une partie de la population, de Tours ou des environs, qui ont travaillé à la maison Mame, ou dont des membres de la famille ont travaillé chez Mame, etc. Seul défaut à mon sens: la durée de l'exposition, qui n'a pas été au-delà de 6 semaines, et n'a pas permis à tous ceux qui voulaient aller la voir de s'y rendre. Question de calendrier... mais le catalogue d'exposition (au sens strict un livret d'exposition dans la mesure où les œuvres exposées n'y sont pas répertoriées), édité par Silvana, est disponible en librairie. Demandez-le à votre libraire (plutôt que de l'acheter sur Amazon, mais il y est aussi disponible).
C'est mon premier livre publié. Au passage, donc, à nouveau un énorme remerciement à Michèle Prévost, Bérangère Rouchon-Borie, et surtout Cécile Boulaire pour leur aide et leurs relectures, aussi bien concernant le livre que l'expo. Le tout vient un peu tard ici, mais je suis très satisfait du résultat, et il est juste de mentionner que je ne suis pas le seul à y avoir contribué.
Le volume du colloque Mame, beaucoup plus érudit et important en taille que le livret d'exposition, est en route, et devrait être publié si tout se passe bien l'année prochaine aux Presses universitaires de Rennes. J'y dirige un chapitre et y ai un article.

William Blake, The Marriage of Heaven and Hell, page de titre, version C (Morgan Library and Museum)

Par ailleurs, une intervention au colloque “Hybridations texte et image”, à l'université de Tours, sur William Blake et son Mariage du Ciel et de l'Enfer. De quoi renouer, après beaucoup de recherches souvent érudites en histoire du livre, avec plusieurs de mes marottes: la période romantique, l'art visionnaire, la symbolique du livre, etc. Normalement l'article devrait être publié dans les actes du colloque, toujours l'année prochaine (enfin, on verra...), aux Presses universitaires François Rabelais, dans une collection dont j'aurai sans doute l'occasion de reparler à l'avenir.
Au passage, j'aimerais adresser mes remerciements aux éditeurs et à toute l'équipe du site internet The William Blake Archive, Morris Eaves, Robert Essick et Joseph Viscomi, pour le formidable travail qu'ils ont pu faire sur l'artiste, et gracieusement mettre à disposition. Ce site est une banque de données impressionnante, où l'on peut voir notamment tous les livres enluminés de Blake, les comparer dans leurs différentes versions, etc. Du travail à la fois précis et intelligent, qui m'a beaucoup facilité la tâche. Merci encore.

Et maintenant, en attendant la suite, en cette période de rentrée, reprise de mon métier de correcteur. Mais on n'abandonne ni la recherche, ni les lectures, ni peut-être le plus important: la contemplation.

dimanche 29 août 2010

Russie éternelle

Entre 1909 et 1912, Sergüeï Prokoudin-Gorski (1863-1944) entreprit, avec le soutient du tsar Nicolas II, de photographier les territoires et les habitants de l'Empire Russe. Grâce à un appareil spécial permettant de prendre des séries de trois photos en noir et blanc, successivement avec des filtres rouge, vert et bleu, puis en les superposant et les projetant sur un écran, il pouvait obtenir des couleurs de qualité exceptionnelle.
Le Boston "Big Picture" propose quelque 34 clichés parmi les centaines que contient cette collection de la Bibiothèque du Congrès (voir l'exposition en ligne "The Empire that was Russia"). Les images, exhumées en 2003 et restaurées à l'aide du numérique, défient le temps par la vérité des couleurs, et l'éloignement de plus d'un siècle fascine, tant la facture des photos semble moderne. Et pourtant c'est d'une époque reculée que nous parviennent ces clichés, où ni la Première Guerre Mondiale ni la Révolution Russe n'avaient encore eu lieu.
Les images d'un empire immensément vaste, passant par l'Arménie, la Géorgie, le Turkménistan, le Daguestan, la Turquie, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, ou encore l'Abkhazie, sont tout simplement d'une beauté à couper le souffle, mais surtout elles redonnent vie à ces visages et à ces paysages de manière absolument saisissante. C'est au présent que ces clichés nous parlent. Une présence éternelle, un présent pour l'humanité.

dimanche 11 juillet 2010

Retour des Orientales 2 - La Perse

Après l'Inde, la Perse était à l'honneur de la dernière demi-journée du festival des Orientales, à Saint-Florent-le-Vieil.

Biographie de Rûmî par Leili Anvar

Deux spectacles avaient été prévus en écho l'un à l'autre, il s'agissait en début d'après-midi de la conférence de Leili Anvar et du concert, très attendu, de Shahram Nazeri, à 18h00. L'un comme l'autre ont été des moments inoubliables, même si la qualité du premier a été très surprenante: je m'attendais à une simple conférence très didactique sur le thème de la poésie d'amour iranienne, et j'ai eu l'une des interventions les plus émouvantes qu'il m'ait été donné d'entendre durant ma courte vie.
Je pèse mes mots: j'ai pourtant eu plus que souvent l'occasion d'entendre des conférences scientifiques, mais celle-ci, soit qu'elle était accompagnée d'une improvisation par l'un des musiciens de Nazeri, soit que Leili Anvar, maitre de conférences à l'Inalco, avait elle-même mis tout son cœur dans la lecture - en langues française et persane - d'extraits de poésie amoureuse de Rûmî, d'Attar, et d'autres poètes (et poétesses) iraniens du XIIe au XVe siècle, cette conférence, donc, m'a laissé complètement transi, coi, pantois. Je crois n'avoir pas été le seul à avoir ainsi compris le sens du mot “transporté”: la poésie d'amour, charnel ou mystique, a je crois cet après-midi bien rempli son rôle extatique.


Shahram Nazeri

Le concert de Shahram Nazeri, de son côté, a été absolument envoûtant, et qui ne connaît pas le Ravi Shankar du chant perse, la star de la musique traditionnelle iranienne, n'a plus qu'à aller la découvrir pour être convaincu. Ce que j'ai entre autres apprécié ce soir là, c'est l'humilité de ce grand artiste: la programmation ne le mettait pas en avant, et laissait toute sa place aux musiciens qui l'accompagnaient, et qui ont ainsi pu faire montre de leur virtuosité et de leur sensibilité propres. Le grand chanteur nous a chanté à l'occasion de son passage en France un extrait du Livre des rois du poète Firdousi, qui, comme nous l'a rappelé Leili Anvar en début de concert, a été composé il y a tout juste mille ans, en l'an 1010. L'extrait choisi m'a laissé pensif, il s'agissait de l'histoire, résumée par Leili Anvar en début de concert lors de sa présentation, d'un roi tyrannique et surtout usurpateur, qui s'est trouvé défait par le prétendant légitime du trône, lui-même aidé par un forgeron puissant, symbole du peuple. Allusion au régime iranien actuel? Probablement: c'est par le mythe que la musique répondrait de manière détournée à l'histoire. Toujours est-il que mythe et réalité se sont ce soir-là trouvés joints dans le chant d'un aède venu d'Orient.



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Une note funeste néanmoins pour cette édition du festival, sans doute: alors même que des artistes perses comme Shahram Nazeri étaient, dans le document de présentation du festival, présentés comme très libres dans leur rapport à la religion musulmane (“L'âme perse a toujours préféré s'immerger dans cet océan de la transe et de la connaissance symbolique plutôt que de se laisser porter par le fleuve calme de la légalité religieuse”), on s'interrogera sur la tribune laissée dans le même festival à Tariq Ramadan, pourtant connu pour son double discours et son accointance avec les franges les plus radicales de l'islam.
Et surtout, quoi que l'on pense du personnage, que vient faire une conférence sur “l'islam aujourd'hui" dans un festival de musique, fût-elle orientale? A part une lubie incompréhensible d'Alain Weber, le directeur artistique qui est pourtant d'habitude de jugement plus sûr, je ne vois pas d'autre explication à ce "point noir" qu'une intrusion du politique dans la programmation. Hervé de Charette, député Nouveau Centre et maire de Saint-Florent-le-Vieil, mais aussi président de l'Institut français de finance islamique, y aurait-il été de son grain de sel? Dans tous les cas, il y a des moments où devrait seul régner le symbolique, et où le politique devrait avoir la sagesse de s'éclipser.

lundi 21 juin 2010

Le livre au corps

Cette semaine j'interviendrai au cours d'une des deux journées d'études organisée par Alain Milon et Marc Perelman (Paris 10) à l'INHA, journées d'études réunies sous le titre Le livre au corps.
C'est là le dernier volet d'un triptyque organisé autour de l'esthétique du livre; les deux premiers, Le Livre et ses espaces et L'Esthétique du livre, ont déjà été publiés par les presses de Paris Ouest.


Voilà le programme. J'interviens personnellement le jeudi en début d'après-midi. Avis aux amateurs...

JEUDI 24 JUIN 2010

- 10h00-10h30 : Accueil et présentation du colloque et de l'ouvrage L'Esthétique du livre aux presses universitaires de Paris Ouest par Alain Milon et Marc Perelman

APPROCHE PHENOMENOLOGIQUE DU LIVRE
- 10h30-11h00 : Le livre comme « objet investi d'esprit » : chair et sens du texte, Anne Coignard (CREA, Ecole polytechnique)

APPROCHE HISTORIQUE DU CORPS DE LIVRE
- 11h00-11h30 : La Femme livre : fragmentation du corps féminin dans les recueils de blasons anatomiques à la Renaissance, Irène Salas (EHESS, Paris)
- 11h30-12h00 : Discussion

- 14h00-14h30 : Les Reliures armoriées, métaphore corporelle du temps de Louis XVI, Peggy Manard (BNF)
- 14h30-15h00 : Les Trois Corps du livre : vocabulaire et mise en page du livre illustré au XIXe siècle, François Fièvre (Université de Tours)
- 15h00-15h30 : Discussion

CORPS VIVANT ET CORPS DE LIVRE
- 16h00-16h30 : Écriture des troubles alimentaires : du corps-livre au livre-corps, Karin Bernfeld (écrivain)
- 16h30-17h00 : Du journal intime au corps de la femme chorégraphe : une forme singulière de la créativité, Billana Vassileva-Fouilhoux (Université de Paris III)
- 17h00-17h30 : Ceci est mon livre : quelques stratégies opératoires du livre d'artiste au Québec, Danielle Blouin (Université du Quebec à Montréal)
- 17h30-18h : Discussion

VENDREDI 25 JUIN 2010

METAMORPHOSES DE LIVRE, METAMORPHOSES D'ECRITURE
- 10h-10h30 : Le livre de Mallarmé : Texture et performance, Peter Krilles (Université de Paris III)
- 10h30-11h : Le corporel et le incorporel chez Henri Michaux (« Par des traits »), Serge Chamchinov (chercheur, artiste peintre, concepteur de livres d'artiste)
- 11h30-12h00 : Autour de Poésie pour pouvoir de Michaux, Lorraine Dumenil (Paris VII)
- 12h00-12h30 : Discussion

- 14h00-14h30 : Pétrole de Pasolini : corps du verbe, Marie-Françoise Buresi-Collard (Université Paris I)

DISPARITION DU CORPS DU LIVRE
- 15h00-15h30 : Le Livre, un corps luminescent : modernisme et dématérialisation graphi-que de l'imprimé, Victor Guegan
- 15h30-16h00 : Artiste chirurgien du livre, Anna Rykunova (EHESS, Université Humboldt, Berlin)
- 16h00-16h30 : DISCUSSION et SYNTHESE

Colloque organisé par Alain Milon et Marc Perelman, Professeurs à l'Université de Paris Ouest-Nanterre La Défense

mardi 11 mai 2010

Premières Pierres, une écologie de la littérature


Dernièrement je suis tombé sur les deux nouveautés d'un petit éditeur qui est à garder en tête, de même que Finitude, Héros-Limite et bien d'autres. Dans la forêt de Bavière est un récit autobiographique d'Adalbert Stifter, un écrivain autrichien du second (voire du troisième) romantisme, qui semble développer un sens aigu de la nature, dans la lignée de Friedrich et de l'ensemble du courant romantique allemand (et anglais).

Mais le livre sur lequel j'ai bondi est celui de William Gilpin, première traduction en français d'un essai peu connu de l'inventeur anglais de la notion esthétique de pittoresque, et qui nous livre ici ses réflexions sur la beauté du paysage naturel et la nécessité de le préserver à une époque, la fin du 18e siècle, où les effets de la révolution industrielle commencent pourtant à peine à se faire sentir. Comme si la notion de patrimoine naturel avait émergé à peu près en même temps que celle de patrimoine artistique (voir Dominique Poulot, Musée, Nation, Patrimoine, Gallimard). Décidément, cette fin du 18e siècle est une période absolument passionnante, et notre époque a toujours des leçons à tirer des idées développées durant la période romantique, qui avait dans bien des cas essayé de penser une conciliation possible entre les derniers idéaux humanistes hérités des Lumières et l'émergence de la société industrielle moderne.

Premières Pierres est donc un éditeur à surveiller de près, qui produit peu mais adopte une ligne éditoriale visiblement aussi exigeante qu'étroite, creusant le sillon d'une archéologie littéraire de l'écologie et du sentiment moderne de la nature, du romantisme jusqu'à nos jours. Dans leur catalogue, Goethe, Thoreau, John Burroughs, Carl Gustav Carus: toute une caisse de résonance de littérature «de plein air» qui apporte une bouffée d'air frais dans le paysage plus qu'asphyxié de l'édition contemporaine.

vendredi 30 octobre 2009

Petit cours sur Daumier

Aujourd'hui, c'était cours sur la lithographie. La dernière partie de mon cours portait sur Daumier, et je voulais aborder deux images en particulier: Gargantua et La Rue Transnonain. Deux images classiques, très connues, et caractéristiques de la caricature politique à l'époque de la monarchie de Juillet. Mais, je ne l'ai pas fait exprès, les rapprochements avec la situation actuelle se sont faits d'eux-mêmes.


Dans la première estampe, Gargantua, Daumier représente Louis-Philippe en ogre qui dévore les écus arrachés au peuple miséreux, et qui sont ensuite transformés en médailles et décorations pour les proches du pouvoir qui se disputent, sous la chaise percée de Louis-Philippe, les déjections du monarque. Daumier fut condamné pour cette estampe: 6 mois de prison pour incitation à la haine envers le monarque. Le rapprochement avec aujourd'hui où l'incitation à la haine contre le monarque est une constante épée de Damoclès au-dessus de la liberté de la presse s'est fait tout naturellement.

Ensuite, La Rue Transnonain, qui représente avec sobriété les conséquences d'une bavure policière qui eut lieu le 14 avril 1834 au cours d'une émeute populaire déclenchée par la loi liberticide contre l'association. Enfin, je n'ai pu m'empêcher de rappeler que c'est sous Louis-Philippe qu'a été réalisé le premier musée d'histoire de France célébrant la gloire nationale, à Versailles, et donc de souligner un autre point de convergence...

Oui, Daumier est d'actualité, et il n'est pas inutile de parler de vieilleries du XIXe siècle. Mais non, le Louis-Philippe d'aujourd'hui n'est pas une poire.

dimanche 18 octobre 2009

Dans les coulisses de la création

Je viens d'écouter la passionnante entrevue qu'Elena Balzamo a accordé à Antoine Perraud pour son émission Tire la langue. Universitaire polyglotte spécialisée dans les contes scandinaves, traductrice et essayiste, Elena Balzamo s'est lancée dans un projet qui lui a valu la bourse jean Gattegno du Centre national du livre: la traduction en trois volumes d'un choix de lettres d'August Strindberg, dont le premier volume vient de sortir chez Zulma.

Je connaissais Elena Balzamo pour ses traductions de contes populaires et littéraires scandinaves, également pour son travail sur la Carta Marina d'Olaus Magnus, mais elle a aussi œuvré dans des domaines moins "merveilleux", comme la traduction du russe de poèmes du goulag ou encore ce travail sur Strindberg. La correspondance d'un écrivain permet sinon d'avoir accès aux différentes étapes de la création de son œuvre, et donc de pénétrer les mécanismes concrets de la création littéraire, du moins d'autoriser une incursion dans la vie personnelle, parfois quotidienne, parfois extraordinaire, où celle-ci a pris sa source. Sans toujours donner d'indications précises sur la génétique des œuvres, elle permet sans doute de mieux en comprendre la genèse: elle donne ici en effet un accès privilégié aux névroses, aux bouillonnements intellectuels et sensibles, à la vie intérieure de l'auteur d'Inferno.

Dans le même registre, il est important de noter la récente publication d'une nouvelle édition du Journal de Delacroix, qui n'était jusqu'à ce jour disponible que dans une édition établie. de manière approximative. Michèle Hannoosh, la chercheuse américaine qui s'est occupée de ce travail titanesque, a pris le soin d'ajouter à son édition des inédits, qui permettent d'augmenter encore la taille des écrits du peintre. Delacroix, fidèle en cela à son époque empreinte du dialogue entre les arts, avait, tel Girodet dans sa jeunesse, envisagé pendant un moment une carrière d'écrivain en lieu et place de celle de peintre, et était pétri de littérature. Le journal de Delacroix était déjà passionnant dans son édition antérieure: il permettait de pénétrer dans les réflexions du peintre à propos de son œuvre et de celle de ses contemporains, mais aussi à propos de la littérature et plus généralement de la société de son temps. Coulisses de la création personnelle, mais aussi formidable témoignage sur la période romantique.

Màj 24-10-09: normalement Michèle Hannoosh devrait venir présenter son édition du Journal de Delacroix le samedi 21 novembre à la librairie Le Livre, à Tours. 80 euros, ça fait un beau cadeau pour les fêtes...

vendredi 28 août 2009

Les expos que je n'ai pas pu voir cet été

Mais que je conseille fortement d'aller voir si l'occasion vous en est donnée.

Au premier chef, Max Ernst à Orsay. Je regrette vraiment de n'avoir pu faire un saut à Paris cet été pour cette exposition consacrée aux superbes collages de cet artiste surréaliste, qui réutilise l'imagerie populaire du XIXe siècle dans des compositions tout à fait saugrenues et riches de sens. Je crois que j'en serai réduit à consulter l'excellent ouvrage de Werner Spies sur le sujet.


Ensuite, en Normandie, un ensemble d'expositions sur la Normandie pittoresque. La notion esthétique de pittoresque a été inventée au cours du XVIIIe siècle, et a connu ses plus belles applications à l'époque romantique, notamment avec le monument lithographique du baron Taylor, la série de livres illustrés Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France.
Trois expositions, à Rouen, au Havre, à Caen, sont consacrées respectivement à la Normandie romantique (celle qui m'intéresse personnellement le plus), à la Normandie monumentale (consacrée au livre illustré d'héliogravures d'A. G. Lemâle, La Normandie pittoresque et monumentale, à la fin du XIXe) et à la Normandie contemporaine (sélection de photos du XXe siècle), explorant à travers le fil directeur du pittoresque la représentation, en gravures et en photographies, de la Normandie durant deux siècles.

Enfin, à Londres... Waterhouse à la Royal Academy, ainsi qu'une exposition de design contemporain sur le thème des contes de fées et de la fantasy au V&A, que j'aurais aimé voir histoire de m'amuser si j'étais allé à Londres. Mais voilà, on n'a pas toujours le temps et les finances dont on aurait envie.

samedi 11 avril 2009

Karl Girardet chez Mame

Même si je ne fais plus partie officiellement, depuis mars, du projet Mame, je reste en contact avec l'équipe de jeunes chercheurs qui travaille sur l'histoire de cette maison d'édition tourangelle. Pendant 6 mois, de septembre à février dernier, j'ai travaillé sur l'illustration dans les livres édités par Mame. L'un des axes de cette recherche s'est concrétisé dans une communication au cours d'une journée d'étude le 13 janvier dernier. Ceux qui s'intéressent de près ou de loin aux illustrateurs du XIXe siècle pourront ainsi écouter sur le site de l'université de Tours ma conférence sur Karl Girardet, illustrateur chez Mame. Les autres conférences de cette journée sont également en ligne. Je présente dès maintenant mes excuses pour mon débit un peu rapide, mais j'ai parlé à la fin d'une journée bien chargée, et il me fallait donc accélérer pour que la dite journée ne se termine pas trop tard...

lundi 5 janvier 2009

Mame

Un petit mot pour présenter rapidement le projet de recherche sur lequel je travaille depuis maintenant plus de 4 mois, sous la houlette de Cécile Boulaire, maître de conférences à l'université de Tours. Il s'agit d'un projet de recherche de 3 ans consacré à l'éditeur Mame, à Tours, qui historiquement est spécialisé d'une part dans l'édition religieuse, d'autre part dans la littérature enfantine. La famille exerce le métier d'imprimeur depuis le XVIIIe siècle à Angers, mais son "apogée" se situe au XIXe siècle avec Alfred Mame, à Tours, qui industrialise considérablement la production. C'est l'une des grandes personnalités tourangelles de l'époque, et sa production, très importante quantitativement, inonde le marché francophone du livre de prix et d'étrennes durant une bonne partie du XIXe siècle. On trouve sa trace jusqu'au Canada. La maison d'édition péréclite après la seconde guerre mondiale puis Vatican II, mais il existe toujours un atelier d'imprimerie, qui s'occupe notamment des publications de la RMN.

Les Forêts de la France, Mame, 1886.

Le projet d'étude est pluridisciplinaire, et réunit historiens du livre, de la littérature, de la religion, et de l'art dans la mesure où la plupart des ouvrages, notamment ceux pour la jeunesse, sont illustrés (c'est là que j'interviens).
Pourquoi me mets-je donc à parler maintenant de ce programme de recherche? C'est que le Carnet de recherches du projet vient d'être lancé. Par ailleurs, je ne peux pas trop parler de mon sujet de recherches, car les images sur lesquelles je travaille ne sont pas libres de droit, et parler des images sans les montrer... Pour les amateurs, une journée d'étude ouverte au public est prévue le mardi 13 janvier, à l'université de Tours.

mardi 18 novembre 2008

Ossian et les peintres pré-romantiques

C'est la saison des soutenances, décidément. Après celle de Natacha le 22 et celle de Charlotte le 6 décembre, c'est le tour de Saskia Hanselaar, une amie de l'époque où je faisais mon Master 2 à Nanterre sous la direction de Ségolène Le Men. Saskia soutiendra sa thèse d'histoire de l'art à l'université de Paris-X Nanterre, MAE, rez-de-jardin, salle 2, le lundi 24 novembre à 14h00. Sa thèse est tinitulée:

Ossian ou l'esthétique des ombres: une génération de peintres français à la veille du Romantisme (1793-1833)

Avec un titre comme ça, personnellement je craque, et j'ai vraiment envie d'en savoir plus. Malheureusement je ne pourrais pas être là, faisant cours au même moment... Bon, à défaut de pouvoir soutenir Saskia le 24, j'aurai peut-être un jour, je l'espère, l'occasion de lire son travail.

Anne-Louis Girodet-Trioson, Les ombres des héros morts pour la Patrie conduites par la Victoire viennent habiter l'Elysée aérien où les ombres d'Ossian et de ses valeureux guerriers s'empressent de leur donner dans ce séjour d'immortalité et de gloire la fête de la Paix et de l'Amitié, huile sur toile, 192 x 182 cm, 1801, musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau.

Pour la petite histoire, Ossian est un barde écossais mythique redécouvert par James Mcpherson, qui publia ses poèmes entre 1760 et 1763. Cette publication fit beaucoup de bruit à l'époque, notamment parce que les poèmes retranscrits par Macpherson virent leur authenticité contestée, mais surtout parce que ses thématiques et l'imaginaire qui fut attaché eut un retentissement considérable, à la fois dans les milieux littéraires et dans les milieux artistiques. Ossian était alors considéré comme le «Homère celtique», à une époque où l'Ecosse et le Pays de Galles commençaient à vouloir mettre en valeur leur culture nationale (le XVIIIe siècle est, en Ecosse, notamment l'époque de l'invention des kilts et des tartans). Les pré-romantiques et romantiques se sont emparé de l'œuvre d'Ossian notamment parce qu'elle opérait un déplacement de référent culturel par rapport à la culture classique et néoclassique: ce n'est plus la Grèce ou la Rome antiques qui sont posées en modèle, mais le monde «barbare» et nordique des Celtes. L'importance des écrits d'Ossian, complètement oublié de nos jours, était énorme au tournant des XVIIIe et XIXe siècles: il était, entre autres, l'un des poètes préférés de Napoléon. On peut en lire des extraits dans le n°23 de la collection romantique, chez Corti.

Le travail que propose Saskia est tout bonnement d'étudier la réception du mythe et de l'oeuvre ossianique dans la peinture pré-romantique française. Travail passionnant s'il en est, car la période est celle de nombreux déchirements idéologiques, esthétiques et politiques, où Ossian, en tant que héros celte, a pu servir des causes aussi différentes que le nationalisme écossais ou le bonapartisme... Bon courage à elle en tout cas pour le rite de passage.

jeudi 23 octobre 2008

Visages du livre

C'est le nom d'une exposition virtuelle proposée par la bibliothèque Carnegie à Reims, qui a suivi une exposition réelle au sein de cette belle et riche institution, du 11 mars au 30 avril derniers. L'exposition a pour thème la figure de frontispice et la page de titre, depuis leur invention à la Renaissance jusqu'à nos jours. Elle était assortie d'un colloque sur trois jours en mars dernier, auquel j'ai eu l'honneur de participer. C'était vraiment très intéressant : contrairement à d'autres colloques auxquels j'ai pu assister, dans lesquels tout le monde parle dans son coin, il y avait un vrai dialogue. Les actes devraient normalement à l'avenir, je l'espère, être publiés.

Page de titre de La Fabrique du corps humain d'André Vésale, 1542 (image prise ici)

L'exposition virtuelle est je trouve très bien conçue, et donne bien les jalons de l'histoire de cette figure imposée des arts du livre depuis la Renaissance, qui consiste à fournir un premier aperçu du contenu d'un ouvrage en une seule page à la position symbolique. De la page de titre architecturée à la couverture illustrée, en passant par la gravure indépendante en face de la page de titre, l'image a en tout cas son rôle à jouer dans la mise en scène du texte.

mercredi 2 juillet 2008

Texte et image

Gros colloque international sur les rapports entre texte et image, la semaine prochaine à l'INHA (IIe arrondissement, Paris). Comme d'habitude, je ne pourrais pas y assister, faute de temps... Ce genre de "grande messe" scientifique, avec 3 ateliers parallèles pendant toute une semaine, est en général assez assourdissant, mais je ne doute pas qu'on y trouve beaucoup de grain à moudre. Pour ceux qui ont un peu plus de temps que moi en ce moment, ça vaut le coup d'aller y glisser une oreille. Le programme se trouve ici, et le descriptif des conférences à cet endroit.
Je recommande notamment:
  • l'atelier 3, "Image et pédagogie",
  • l'atelier 8, "Oeuvre d'art et action rituelle, analyse des formes et des pratiques",
  • l'atelier 9, "Pouvoir de l'image, puissance de l'écriture: formes d'efficacité du sacré en Extrême-Orient",
  • l'atelier 10, "Les objets magiques, procédés rituels et visuels"
  • l'atelier 14, "Frontons et frontispices",
  • l'atelier 16, "Texte, image et censure",
  • l'atelier 20, "Efficacités du blanc, l'Occident et l'Extrême-Orient",
  • l'atelier 24, "Renfermements idélogiques: l'espace et la représentation des slogans politiques au XXe siècle",
  • l'atelier 25, "Le musée imaginaire de la caricature".
Par ailleurs, pour les amateurs de cinéma, l'atelier 17 sur les storyboards; pour les afficionados de génétique des textes, l'atelier 18 (avec une conférence sur Lewis Carroll); et pour les mélomanes, l'atelier 19 sur la question de l'écriture musicale. Il y en a pour tous les goûts, comme vous voyez. Ca m'embête vraiment de ne pas pouvoir assister à un ou deux ateliers...
Si quelqu'un va y faire un tour, pourrait-il publier un compte-rendu de ce à quoi il a assisté sur ombres vertes? Me faire signe par message personnel.

mardi 1 juillet 2008

Plongée au coeur de l'Afrique

Je suis plongé en ce moment, entre autre choses, dans le visionnage du premier volume de la collection "Cinéastes Africains" éditée par Arte Video. Ce premier volume propose des œuvres emblématiques de la naissance, dans les années 1960, du plus jeune cinéma du monde. On y trouve des films de quatre réalisateurs : Ousmane Sembène, Oumarou Ganda, Moustapha Alassane et Jean-Pierre Dikongué-Pipa.

Ousmane Sembène

Le sénégalais Ousmane Sembène (ou Sembène Ousmane) a réalisé le premier long métrage africain, la Noire de..., en 1966. A l'origine écrivain, Sembène s'est tourné vers le cinéma pour pouvoir toucher véritablement le public africain, en grande partie illettré. Ses films ont une résonance essentiellement politique, et réfléchit beaucoup sur la situation africaine. Il a aujourd'hui plus de 80 ans et continue de tourner. C'est incontestablement le grand maître du cinéma africain. Un des attraits du coffret est de présenter son tout premier court-métrage réalisé en 1963 (qui n'est pas le premier court-métrage africain) : Borom Sarret, en français "Bonhomme charrette".

"Borom Sarret" et ses passagers

Ce court est un petit bijou qui nous montre la journée d'un jeune homme faisant le taxi avec une charrette tirée par un cheval, à Dakar. Un riche client lui demande de le mener jusqu'aux quartiers résidentiels, où les charrettes sont interdites. Interpellé par un policier, sa charrette lui est confisquée et il doit payer une contravention. Le "bonhomme charrette" rentre chez lui plus pauvre encore qu'il n'en est parti. Sa femme sort alors et dit "Nous mangerons ce soir...". Une manière très douce de faire comprendre qu'elle va devoir se prostituer pour nourrir ses enfants. Au delà du message qui nous est délivré, le film est surtout l'occasion d'embarquer le spectateur pour une visite guidée du Sénégal populaire. Le jeune taxi promène ses clients un peu partout, et l'on découvre à la fois la ville et ses habitants. Il n'est pas fortuit que Sembène soit d'abord un écrivain, car il règne sur ce film une poésie toute primitive qui vous enveloppe et vous saisit. Un beau voyage pour des yeux d'occidentaux comme les nôtres. Je dois dire aussi que l'utilisation de la voix off à la première personne est sans doute le secret de l'envoûtement que produit ce film. Projeté à l'intérieur des pensées du personnage, rustiques et spontanées, on est comme bercé par le son de sa voix, mêlé au rythme de la petite carriole et du bruit de ses roues usées. De la pure poésie, vous dis-je.

Ce procédé de la voix off à la première personne, qui n'est autre qu'une sorte de post-doublage où l'acteur redit son texte sur les images en style direct, et parfois en faisant parler d'autres personnages à la manière de certains griots et conteurs, ne m'était pas inconnu. Je l'avais déjà superlativement apprécié dans le long métrage absolument essentiel de Jean Rouch Moi, un noir. La bande son brute du film pouvait quasiment se suffire à elle-même, tellement elle recréait idéalement les images.

Oumarou Ganda dans "Moi, un Noir" de Jean Rouch (1959)

Jean Rouch, le "sorcier blanc de l'Afrique" (je vous en parlerai un jour si vous êtes sages), révélait, grâce à ce film, la personnalité éclatante du futur cinéaste Oumarou Ganda (1935-1981). Auprès de Rouch, Oumarou Ganda va comprendre la capacité du cinéma à refléter la vie. En 1969 ce cinéaste autodidacte signe un film culte du septième art, intitulé Cabascabo (le "dur à cuire").

Ce film de 45 minutes en langue djerma, résultat d'un an de stage au Club Culture et Cinéma constitué par Serge Moati à Niamey au Niger, retrace l'histoire d'un ancien combattant d'Indochine qui rentre dans son pays natal. Au bar des anciens combattants, Cabascabo raconte ses souvenirs. Oumarou Ganda construit son film à partir de flashbacks. D'abord, les combats forcenés dans les rizières, où Cabascabo se montre très valeureux. Mais une altercation (liée à l'idéologie colonialiste) avec un de ses chefs lui vaut 8 jours de mitard pour insubordination, une tache sur son livret militaire. A noter, dans cette séquence, une scène magnifique où deux soldats bien noirs se saoûlent à la bière chez une jeune indochinoise absolument craquante, qui les regarde faire d'un œil amusé. D'autres flashbacks suivent, dans lesquels on retrouve Cabascabo à son retour au pays, qui dilapide sa coquette fortune par générosité envers ses amis (qui l'exploitent) et pour obtenir les faveurs d'un ravissante jeune femme incarnée par une des actrices les plus mémorables du cinéma africain : Zelika Souley. Complètement démuni, il se retire dans la brousse cultiver le jardin aux côtés de son père.

Un film saisissant, projeté à Cannes à sa sortie, à la fois universel et profondément humain, où transparaît avant tout la sincérité et l'authenticité des émotions. Ce dur à cuire se battant pour la France mais investi tout entier pour l'Afrique, dépensant l'argent sans compter comme pour se débarrasser d'un fardeau, prompt à vouloir s'en sortir mais rattrapé par les vices du système colonial, finalement libéré quand il se tourne vers les femmes de sa famille sans être repoussé par elles ; un personnage hautement intéressant pour un film que je qualifierais d'exceptionnel, tant au regard de l'histoire du cinéma que de sa dynamique cinématographique propre.

Abreuvons-nous de ce cinéma africain qui décidément, a tant à nous apprendre - euh... moi je replonge !

jeudi 26 juin 2008

Le fantôme de Louise Labé

Le spectre d'une des plus grandes poétesses françaises du XVIe siècle hante encore, deux ans après la sortie du livre de Mireille Huchon, les ondes de France Culture. Hier matin, dans l'émission d'Emmanuel Laurentin, un débat assez vif s'est tenu entre Mireille Huchon et Eliane Viennot, deux spécialistes de la littérature du XVIe siècle, sur la question de l'authenticité des oeuvres poétiques de Louise Labé. La thèse de Mme Huchon est que la poétesse serait une "créature de papier", et que son oeuvre aurait été écrite par un cercle d'écrivains lyonnais rassemblé autour de Maurice Scève, qui se seraient ainsi amusé à parodier l'écriture d'une femme, et à en faire l'éloge paradoxal.

Le débat fait "rage" depuis deux ans autour du livre de Mireille Huchon, qui, publié chez Droz, a reçu à sa sortie l'approbation de Marc Fumaroli... qui est un dix-septièmiste. La plupart des spécialistes de la poésie du XVIe siècle, à l'inverse, ne sont pas du tout convaincus par l'érudition déployée par Mme Huchon: ils ne voient dans son argumentation qu'un "faisceau de conjectures", et déplorent l'absence de preuves matérielles qui permettraient d'étayer sa thèse. Je ne suis pas spécialiste du sujet, mais mes discussions avec Pernette m'ont à peu près convaincu que Mireille Huchon s'est embarquée dans un navire bien fragile... le vaisseau fantôme, sans doute.

Pour ceux que la polémique intéresse, je renvoie à cette page d'articles sur le sujet, parus dans la presse ou non. Au lieu, donc, de m'enfoncer dans un terrain d'érudition que je ne connais que trop peu, je voudrais simplement insister sur les implications idéologiques d'un tel débat.

Le féminisme, d'abord: il s'agit de l'oeuvre d'une femme, à une époque où bien peu avaient accès à l'écriture. La proposition de Mme Huchon est de dire que cette femme de condition relativement modeste, une courtisane selon certains témoignages, n'a pas eu accès, sinon à l'écriture, du moins à une écriture poétique complexe et aux références littéraires très savantes qui jalonnent ces poèmes. Ce qui est une manière à la fois de stigmatiser le vilain patriarcat du XVIe siècle, et de refuser toute possibilité, pour une femme "de condition modeste", d'avoir eu le cran et surtout les compétences littéraires pour écrire une oeuvre d'exception. Alors que le point de vue "traditionnel" considère l'oeuvre de Louise Labé comme un exemple précurseur d'oeuvre "féministe", dans le sens où elle parle d'amour, et d'amour féminin en particulier, avec une liberté inhabituelle dans les écrits des femmes de l'époque. Redécouverte de la poétesse grecque Sappho, et tout ça.Ce qui nous amène au second point, les tripes. Il s'agit de poèmes d'amour extrêmement "charnels", qui relèvent d'une "poésie du ventre" plutôt que d'une "poésie de la tête", pour reprendre les termes de François Solesmes. Mireille Huchon tend, au contraire, à penser que leur simplicité n'est qu'apparente, puisqu'elle ne serait qu'un artifice dû à des poètes masculins qui se jouent des fantasmes féminins. «C'est un texte artificiel, dit-elle, bien éloigné de ces accents de sincérité absolue que l'on a cru y lire.»
On voit bien comment l'argument se mord la queue. Prétexter de l'artificialité d'un texte par l'hypothèse d'une écriture collective qui inventerait un auteur de papier, c'est prendre l'hypothèse pour la preuve. D'autre part, c'est confondre deux niveaux de lecture. La lecture stylistique, qui considère le texte en lui-même, et la lecture "génétique", qui le considère dans ses circonstances de création. Un texte peut être stylistiquement simple, et être le fruit d'une très longue maturation et trituration des mots; il peut à la fois dire des choses de manière très spntanée, et faire des références implicites à la littérature savante. Nier la simplicité d'un texte sous prétexte qu'il serait composé à plusieurs mains n'a donc pas de sens.
En bref, ce n'est pas parce que les poèmes de Louise Labé sont extrêmement construits, qu'ils ne sont pas issus d'un être de chair et de sang, qui a donné le plus intime de son être à travers les mots. A quoi bon vouloir prouver que l'oeuvre de Louise Labé n'est pas la sienne? Cela n'est-il pas symptomatique d'un certain aveuglement de l'histoire littéraire, qui oublie que derrière le papier, il y a des hommes?

Baise m'encor, rebaise moy et baise
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise

Las, te pleins tu ? ça que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.

Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de I'autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :

Tousjours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.

Quel poète aurait pu "jouer" ces vers, pour les mettre de manière cynique et parodique dans la bouche d'une "créature de papier"? Quelle utilité, surtout, de déployer l'immense érudition de Mme Huchon au service d'une cause qui n'en vaut pas la peine? Quel est l'intérêt de défendre ces conjectures, alors que, de toute façon, on sait qu'on ne connaît quasiment rien de la vie de Louise Labé, et qu'on ne saura jamais de manière certaine, par une investigation historique, si elle a écrit ces textes ou pas? Les stylisticiens sont d'accord, en revanche, pour dire que les poèmes attribués à la poétesse ne peuvent avoir été écrits par plusieurs personnes, étant d'une tenue trop homogène.
En clair, pourquoi se perdre dans l'histoire des textes, alors que les textes eux-mêmes nous disent qu'il n'existe qu'un auteur derrière eux? un auteur qu'on appelle Louise Labé, parce que c'est son nom qui apparaît dans la page de titre, un point c'est tout. Le navire fantôme de Mireille Huchon risque en tout cas d'appareiller sans Louise Labé, dont la poésie est l'indice d'une sensibilité toute charnelle, bien éloignée des spectres empoussiérés de l'érudition.

lundi 16 juin 2008

Entretiens sur les contes


Pour faire suite à mon dernier billet, je signale l'existence sur le site d'Arte d'un entretien avec Heinz Rölleke, l'éditeur scientifique allemand des contes de Grimm. La chaîne franco-allemande avait fait en 2004 une soirée thématique sur les contes de Grimm et les contes populaires en général, et a laissé quelques documents sur son site internet, dont un entretien également avec Barbara Gobrecht. L'entretien avec Rölleke a pour qualité de casser certaines idées reçues, à la fois sur les contes (public enfantin ou non?) et l'entreprise des frères Grimm. En revanche, c'est un peu court... On reste sur sa faim, mais c'est toujours bon à prendre.


(illustration: Otto Ubbelohde, Raiponce, 1907)